Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

L’or vert : le jade et l’Orient ancien

Sculpture en jade, Chine

Le jade est fascinant, « Il est l’image de la pureté par la beauté de son poli, de l’intelligence et de la lucidité par sa densité et sa dureté, de la justice parce qu’il a des angles mais ne blesse pas, de la musique par sa sonorité, de la fidélité par sa couleur, de la sincérité parce que son éclat n’est pas voilé par ses défauts et que ses défauts ne sont pas voilés par son éclat, le symbole du ciel par sa beauté translucide… », dira à son propos le sage Confucius.[1] L’objectif de ce billet est d’en parcourir l’histoire en Orient ancien, bonne lecture !

Un haut lieu du travail du jade : la Chine

Si cette matière se trouve à l’état naturel pratiquement partout dans le monde, c’est sans doute en Chine que sa fascination a été la plus haute et son travail le plus fin[2] : « Objet d’un véritable culte, le jade possède une histoire associée à celle de ce pays [la Chine], du début du néolithique, il y a plus de sept mille ans, jusqu’à nos jours. Il serait véritablement incomplet de parler de la Chine et de sa richesse culturelle sans mentionner la vénération de son peuple pour ce qu’il considérait comme la matière précieuse par excellence et le rôle de cette pierre dans le développement de l’art chinois. Pendant les trois ou quatre premiers millénaires de l’histoire de la Chine, son prestige par rapport à tous les autres matériaux était tel que l’on nomme aujourd’hui cette période historique “l’âge du jade” » écrit Michael Dunn.[3]Le jade (ici la néphrite) a d’ailleurs un toucher très particulier, au début froid, mais qui se réchauffe très vite, c’est pourquoi les Chinois aimaient le porter au contact de la peau (en pendentifs, perles, ou flacons à priser [tabac]).[4]La seule façon de le sculpter est de le travailler par abrasion avec une matière plus dure que lui : « Au début du néolithique, le jade était usé, raclé ou perforé à l’aide de minéraux très durs ou frotté avec du sable abrasif et poli avec des outils de cuir ou des tiges de bambou. Au fil des siècles, l’ingéniosité légendaire des Chinois leur a permis de développer différentes techniques grâce auxquelles le jade a pu être travaillé avec une virtuosité de plus en plus grande, donnant vie à des œuvres d’une parfaite maîtrise artistique » (idem, p. 275). 

Voyage en Chine, 1995, photo E. Gleyze

L’âge d’or du jade, le néolithique 

Je n’évoquerai qu’une seule période de cette longue histoire du jade en Chine, qui pourrait participer, bien que lointaine, à une sorte d’âge d’or dans le travail du jade. Il s’agit d’une période assez ancienne, il est vrai, durant le néolithique (entre 5500-1600 av. J.-C.), avec trois civilisations qui sont reconnues pour la finesse de leur confection de jades rituels à destination funéraire. Il s’agit de la civilisation du Hongshan, très au nord de Pékin. La civilisation de Longshan, le long du fleuve Jaune. Enfin de la civilisation de Liangzhu, dans le bassin du Yangzijiang.

Des figures anthropomorphes étranges

Les plus anciens de ces jades (4000 ans av. J.-C.) sont des figures anthropomorphes étranges, des jades en forme d’oiseaux ou d’insectes, des objets rituels avec des créatures animales insolites (avec par exemple des formes de dragon mais ornée d’une tête de cochon), retrouvés dans des tombes près du Liao He (très au nord de Pékin et correspondant approximativement à la région peuplée par la civilisation de Hongshan).

Ce qui a frappé les archéologues qui les ont découverts, c’est le fait que la plupart de ces objets offrent une surface polie et lisse : « Le jade étant un matériau extrêmement dur, il est probable que ces objets aient été manipulés par un nombre incalculable de personnes avant que leur surface ne présente cet aspect. Par conséquent, on peut en conclure que ces jades étaient déjà très anciens au moment où ils ont été enterrés, remontant même certainement à plusieurs générations. C’est cette constatation qui mena les archéologues à l’hypothèse suivante : les hommes de la civilisation de Hongshan étaient les héritiers d’une longue tradition de travail du jade dont nous ne savons encore rien aujourd’hui. Ces jades, qui étaient déjà très anciens aux yeux des hommes du néolithique peuplant la Chine septentrionale, avaient donc probablement été fabriqués il y a plus de 7000 ans, et avec quelle habileté ! » (Idem, pp. 277-278).

Les fameux disques bi

La civilisation de Longshan, la deuxième, qui s’est épanouie le long du fleuve jaune au néolithique final (environ vers 2800-1900 av. J.-C.) a quant à elle, entre autres objets façonnés, réalisé les célèbres disques bi[5],qui sont dans ce contexte finement travaillés, et dont on ne connaît pas la signification rituelle exacte pour cette époque.

Des sommums de finesse

Enfin, la civilisation de Liangzhu (la troisième évoquée plus haut), atteindra des sommets de technicités et de finesses dans le façonnage du jade, si bien qu’ils seront difficilement égalés par la suite, même avec l’aide des techniques d’outils de rodage diamanté actuelles (idem, p. 281).

Pierre de Jade, jadeite mineral stone close up with reflection on black

« Un courant céleste entre les mains »…

En résumé, le jade est l’or vert de l’Orient ancien, autant pour sa force symbolique que par sa matière incomparable, jusque dans la tombe. Comme le disait Cao Zhao au XIVe siècle, tenir des jades du Khotan, « c’est comme si un courant céleste vous coulait dans la main »... (cité dans Jade, des empereurs à l’art déco,  l’album de l’exposition présentée à Paris au Musée Guimet, du 19 octobre 2016 au 16 janvier 2017, p. 2).

Voir également mon article sur le diamant et aussi l’Interview d’un joaillier à Montpellier.


[1]Confucius (551-479 av. J.-C.). Phrase citée dans le livre de Gabriele Fahr-Becker (sous la direction de), Les arts de l’Asie orientale, traduction de la langue allemande sous la direction de Anne-Sylvie Labé, Cologne, Éditions Könemann, 2000 (1998 pour l’édition originale allemande),p. 273. Voir également la même citation attribuée à Confucius, dans une version légèrement différente (et un peu raccourcie) : Henri-Jean Schubnel, « Le jade et la Chine » in Teresa Battesti, Henri-Jean Schubnel (sous la direction de), La pierre et l’homme, Paris, Muséum National d’Histoire Naturelle, 1987, p. 46. (Livre édité en complément de l’exposition “La pierre et l’homme”, qui inaugure en juin 1987 la salle du Trésor, au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris).   

[2]Sans oublier cependant son importance pour l’Amérique précolombienne (avec la jadéite et d’autres pierres vertes comme la serpentine par ex.), dans les civilisations mayas, aztèques, etc. Chez les Olmèques par exemple (peuple précolombien de la Méso-Amérique, évoluant entre 1200 av. J.-C. et 500 av. J.-C. ; ou 150 av. J.-C., selon les spécialistes) : « Les sujets ont pour la plupart une signification religieuse ; pendant la période Olmèque on retrouve le dieu jaguar, l’enfant-dieu, le vieux dieu, le dieu du feu, l’enfant ou le nain au crâne entaillé parmi les représentations les plus utilisées. Beaucoup de perles percées de colliers de jade ont conservé leur forme de grains de graviers sphériques, irréguliers, polis par usure dans le lit des rivières et c’est là l’utilisation la plus répandue du jade et des autres gemmes » (Henri-Jean Schubnel, « La pierre en Amérique. Gemmes et jades précolombiens » in Teresa Battesti, Henri-Jean Schubnel [sous la direction de], La pierre et l’homme,op. cit., p. 51). André Leroi-Gourhan ajoutera à cette liste les peuples Mélanésiens et Polynésiens, qui travaillent eux aussi le jade (A. Leroi-Gourhan, L’homme et la matièreop. cit., pp. 168-169). Quelques pièces en jade (jadéite et serpentine) ont été déployées à l’occasion de l’exposition Rêves de pierreau Muséum d’histoire naturelle de Lyon, du 13 septembre 2005 au 31 août 2007. Par ex. une plaquette gravée (800 – 1325 ap. J.-C.) de la population Maya (Yanhuitlan, Mexique, en jade-jadéite ; donation Bruyas, collection du Muséum) ou encore une hache cérémonielle(O kono) de la population Kanak (Nouvelle-Calédonie, Océanie, jade ou serpentine, écorce battue, fibres végétales, noix de coco, poils de roussette ; donation Émile Guimet en 1912, collection du Muséum).

[3]Michael Dunn, « Le jade » in Gabriele Fahr-Becker (sous la direction de), Les arts de l’Asie…op. cit., p. 274. (Son article se déroule sur les pages 274 à 291). 

[4]Il est a noté que, des différents objets découverts dans les tombes chinoises par les archéologues et datant du néolithique – objets rituels en or, argent, céramique, bronze, etc. –, seul le jade a été trouvé en contact direct avec les corps (ibidem, p. 276). 

[5]Bi (Disque) :n. m. « Les disques bi sont des disques en jade perforés en leur centre qui symbolisent probablement le soleil ; ils présentent des diamètres centraux plus ou moins grands. Apparus pour la première fois au début du néolithique dans une forme très simple, sans décor, ils se sont parés, au fil des siècles, d’une ornementation de plus en plus riche et compliquée. Certains des premiers disques bitrouvés dans les tombes de la civilisation de Liangzhu sont étonnamment grands et vivement colorés. Le matériau a de toute évidence été sélectionné avec soin. Une variante du disque bi, apparue pour la première fois au cours de la civilisation de Longshan, possède un contour dentelé ; peut-être était-il utilisé à des fins astronomiques ou astrologiques », idem, p. 280.


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