Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

La pierre érotique…

Les liens puissants entre l’homme et la matière… Jardin du Musée Rodin, à Paris

Pourquoi ne pas commencer par le commencement ? Revenons à Pline qui évoque déjà au Iesiècle après J.-C., toute l’étendue et la finesse des sculptures de l’athénien Praxitèle (sculpteur grec du IVes. av. J.-C.), avec, par exemple, sa Vénus de marbre parfaitement ciselée : « La chapelle où elle se trouve est ouverte de tous côtés, en sorte que de toute part on peut parfaitement voir la statue, au travail de laquelle la déesse elle-même, croit-on, s’intéressa. Et, sous quelque angle qu’on la regarde, l’admiration est la même. Selon la tradition, un homme s’éprit d’amour pour elle, se cacha durant la nuit, l’étreignit et une tache trahit sa passion. »[1]Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, les Grecs peignent toujours au moins une part de leurs statues de marbre (vêtement, cheveux, yeux…), ce qui ne devait pas manquer de leur offrir un caractère encore plus… attrayant ?[2]Voici donc une première évocation de la pierre à caractère érotique. L’objectif de cet article sera d’en parcourir les imaginaires.

Les corps de pierre

Georges Bataille le disait déjà, distinguant érotisme et activité sexuelle (L’érotisme, 1957) : « L’activité sexuelle de reproduction est commune aux animaux sexués et aux hommes, mais apparemment les hommes seuls ont fait de leur activité sexuelle une activité érotique, ce qui différentie l’érotisme et l’activité sexuelle simple étant une recherche psychologique indépendante de a fin naturelle donnée dans la reproduction et dans le souci des enfants. »On lui objectera sans doute nos cousins les Bonobos… cependant, et si j’en reviens à la pierre, les différences entre le corps érotique et la pierre sont nombreuses : la pierre est dure, tandis que la peau est souple, , si elle ne prend pas le soleil la pierre est plutôt froide, le corps érotique lui, grimpe vite en température. L’érotisme est mouvement des corps, la pierre reste immobile. Pourtant il existe un dialogue singulier entre l’homme et la pierre.

Le dialogue avec la pierre : le témoignage d’un sculpteur

Et l’interaction entre la pierre et l’homme s’affirme d’autant qu’il y a dialogue, par la sensualité de la matière elle-même par exemple, prolongée par ces longues heures de polissages, comme me l’explique un sculpteur, dans un entretien que je réalise au village de Dannemoine (Yonne, Bourgogne, France), le mercredi 24 janvier 2001 : « Moi je prends la pierre, c’est un dialogue, peu importe le motif qui en sort, qu’il soit vrai ou faux, je m’en fous. C’est l’impression que doit donner la pierre, l’impression forte. Et puis le reste je m’en balance. La sensualité dans la pierre, elle est là, quand je vous ai dit que la pierre est vivante, la sensualité, elle est déjà dans la matière. Alors c’est pour ça que je polis beaucoup mes pierres. D’abord pour révéler des formes, c’est vrai que j’ai des formes féminines, sensuelles, on ne va pas faire un cours de psychanalyse… Moi − [Rires]. Un sculpteur sur pierre – Non, vous savez, je n’ai aucune honte à ça. Les formes féminines sont rondes, les formes humaines peuvent être belles si on les utilise. Enfin, regardez les gens, ils sont loin d’être tous beaux, je crois que ça c’est une première chose. Je crois que chez les tailleurs, il y a la sensualité des formes que vous donnez à la pierre, mais il y a la sensualité propre de la pierre, et c’est celle-là aussi qui m’intéresse. Et celle-là vous pouvez la révéler par différents moyens, dans les polis par exemple, ça c’est magique ! Ça c’est un peu le summum de la jouissance. C’est la récompense, si vous voulez, d’un travail très intense qu’on a fait sur la matière. Dans une pierre, sur les trois cents heures que j’ai faits dans le mois, on peut faire quarante-cinq à cinquante heures bêtement comme ça, de polissage, de finition. Y a des pièces où la finition est plus importante que la taille, mais c’est par ça que vous allez arriver, si vous voulez, à vos formes qui sont pleines, qui ont une sensualité visuelle. Vous avez une sensualité tactile, et c’est là, moi j’ai pas peur de le dire qu’il y a des pierres qui sont aussi douces que des peaux de femme, évidemment, c’est extraordinaire ! « 

Le Baiser de Rodin, Musée Rodin, Paris

La pierre vivante…

(Suite) « Vous avez cette douceur, mais vous avez également la forme, c’est presque vivant. C’est vivant du reste la pierre, puisque que je vous ai expliqué… que c’est vivant, c’est fossilisé, ce sont des organismes qui ont eu la chance de s’agglutiner ».

On nage en plein érotisme (jusqu’au fossile qui ont eu la chance de s’agglutiner !), avec une sensualité du travail de polissage venant prolonger la sensualité de la matière en soi : « C’est un dialogue, peu importe le motif qui en sort » : il y a bien interaction. Trois autres exemples viendront expériencer cet échange pierre / sculpteur. D’abord la pierre de l’écluse : « La pierre qui est au canal, la grosse pierre à l’écluse, de ça je peux vous montrer encore… c’est très comique, il reste uniquement le tonneau, ça a évolué en cours de route, c’est incroyable ! Bon, y a une partie qui a été dictée par la pierre, et une partie que mon imagination a exprimée. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Il faut voir, c’est à vous de re-imaginer, de s’adapter, d’être souple, d’être opportuniste. En fait le mot “opportuniste” intervient aussi, si vous voulez, au niveau de ma création dans la pierre. Mais tous les sculpteurs qui travaillent la pierre n’ont pas cette vue-là, c’est une vue très très personnelle. »[3] L’interaction devient tangible (« y a une partie qui a été dictée par la pierre, et une partie que mon imagination a exprimée »), avec pour centre l’œuvre.

L’Extase de Sainte Thérèse, Le Bernin, Pour Jacques Lacan, une extase sexuelle… Rome,
photo : Emmanuel Gleyze

Une gargouille

L’exemple de la gargouille ira également dans ce sens : « J’ai trouvé un endroit magnifique, parfois un endroit pour aller m’isoler, pour travailler. J’ai trouvé un caillou par exemple, c’était inscrit dans la pierre cette gargouille. Quand mon amie a vu ça, j’ai tourné pendant un moment, elle était partie dans son projet… et moi j’ai tourné pendant une ou deux heures autour de cette pierre, puis je mettais un petit escabeau parce que je ne me sentais pas bien. Puis à un moment, PAF ! C’est parti, paf ! Quelques coups de chasse comme ça [il fait le geste], paf, en dix minutes… Elle m’a dit : “Mais c’est pas possible !” Et si vous voulez au départ d’un défaut de la pierre, cette gargouille, y a plus qu’à l’achever. Mais c’est vrai que cette jouissance intense au moment où vous savez ce que vous allez faire, c’est inexplicable, c’est comme ça, je ne sais pas l’expliquer. On peut toujours essayer d’expliquer, mais la pierre c’est la folie, c’est mon rêve, c’est tout à la fois, c’est oser, c’est ce que je dis au jeune : “Voilà, ose” » !

Conclusion

Un pas de plus et nous passons du dialogue à l’harmonie, par l’entremise du temps : « Et c’est ce temps que vous passez face à votre pierre, avec votre pierre, qui fait qu’il y a une harmonie qui se crée entre vous et la pierre » . Les actes de langage de ce sculpteur sur pierre révèlent ce rapport entre la pierre et l’homme (cette friction), un temps passé « face » à la pierre, un « avec », l’érotisme de la pierre, sa sensualité, sont bien présents… Voir aussi nos articles sur le diamant et le jade.


Le rubis, le rouge de la passion…

[1]Pline L’Ancien, Histoire naturelle…op. cit., p. 55. Pour un point de vue plus contemporain sur l’œuvre de Praxitèle et sur son influence au cours des siècles jusqu’à nos jours, voir Jean-Luc Martinez, PraxitèleL’Album de l’exposition, Paris, Musée du Louvre éditions / Somogy éditions d’art, 2007, 46 p. (Album accompagnant l’exposition Praxitèle, Paris, musée du Louvre, du 23 mars au 18 juin 2007, organisée par le musée du Louvre et la Réunion des musées nationaux, commissaires d’exposition : Alain Pasquier et Jean-Luc Martinez). Et surtout le catalogue accompagnant cette même exposition : Jean-Luc Martinez, Alain Pasquier (sous la direction de), Praxitèle, Paris, Musée du Louvre éditions / Somogy éditions d’art, 2007, 456 p. Enfin : Praxitèle, Connaissance des arts, n° 315 (Hors série), 2007, Paris, Société Française de Promotion Artistique, 66 p.

[2] Selon Rudolf Wittkower, le grand historien de l’art anglo-saxon. Pour lui, c’est Rome qui introduira le marbre blanc, non coloré, une innovation décisive pour l’histoire de sculpture. Il ajoutera même : « Force est de reconnaître que c’est à Rome, et non en Grèce, qu’est née la sculpture classique » in R. Wittkower, Qu’est-ce que la sculpture ? Principes et procédures, de l’Antiquité au XXesiècle, traduction de l’anglais par Béatrice Bonne, Paris, Éditions Macula, 1995 (édition originale 1977), p. 194 pour l’ensemble. Voir également l’article très illustré de Philippe Jockey, « Praxitèle et Nicias, le débat sur la polychromie de la statuaire antique. La sculpture antique et la question de la couleur : de sa réception à l’époque moderne aux recherches contemporaines » in Jean-Luc Martinez, Alain Pasquier (sous la direction de), Praxitèleop. cit., pp. 62-81. Il semble qu’au contraire de Wittkower, P. Jockey étende à « la sculpture antique en général », l’importance de la polychromie (ibidem, p. 62). Praxitèle y est à nouveau évoqué dans une citation de Pline (cette fois dans le livre XXXV) : « C’est de Nicias dont parlait Praxitèle, quand on lui demandait lesquelles de ses œuvres en marbre il appréciait le plus : “Celles auxquelles Nicias a prêté la main”, tant il faisait cas de la technique picturale de celui-ci », et Philipe Jockey de résumer au sujet de la polychromie de la sculpture grecque en marbre : « Sculpter, c’est peindre ! » (Idem, pour les deux évocations). (Les sculptures étaient aussi parfois recouvertes d’or).  

[3]  Un deuxième exemple évoquera une marguerite : « Maintenant une des prochaines pièces que je vais faire, c’est une espèce de marguerite, et chaque pétale sera un corps de femme. Mais évidemment c’est très malin de rêver de ça parce que je vais en baver pendant deux trois ans avec ces conneries. Bon, j’ai quand même envie de la faire. Il faudra que je trouve de nouveau la pierre qui correspond, dans laquelle je crois que c’est inscrit pour révéler ça. Puis si ça se trouve, dans cette pierre, je vais partir sur autre chose, c’est ça qui est très marrant ! Ça arrive sept fois sur dix de dire je vais faire ça, et puis je sens tout à fait autre chose ».

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