Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

L’imaginaire du château fort… l’exemple de F. Kafka

Vue sud du chantier de Guédelon, Bourgogne, 2016, un château fort construit au 21ème siècle. Photo : E. Gleyze

Au Moyen Âge…

L’âge d’or du château s’étend en gros sur six siècles, durant le Moyen Âge féodal, autrement dit le bas Moyen Âge, approximativement du Xe siècle au XVe siècle. Son imaginaire s’étend, lui, jusqu’au XXIe siècle… La période historique, du Xe au XVe, est marquée par une certaine homogénéité du bâti, au moins dans les grandes lignes, avec cependant d’importantes évolutions en son sein. Le château s’ancre dans une évolution grossièrement tripartite : d’abord avec une période qui s’étend du Xeau milieu du XIIsiècle (correspondant globalement à la période romane). Puis du milieu du XIIà la fin du XIII. Enfin, avec la période qui couvre les XIVet XVesiècles. Mais l’imaginaire du Moyen Âge court jusqu’à notre XXIe  siècle. L’imaginaire de la pierre y participe largement, c’est ce que j’aimerais vous montrer maintenant…

De son oubli à sa résurrection…

Si du XVe siècle au XVIIIe siècle le château tombe dans l’oubli, le château va pourtant être « ressuscité » par le XIXesiècle et le romantisme. On pense bien sûr à Victor Hugo en voyage sur le Rhin, ému à la vue nostalgique des châteaux attenants. Mais aussi à toute la vague de restaurations qui traversera le siècle, avec par exemple la cathédrale de Cologne reconstruite par le romantisme nationaliste allemand, ou la reconstruction du château de Stolzenfels, à partir de 1836. La France connaîtra elle aussi de puissantes restaurations, avec l’architecte Viollet-le-Duc au château de Pierrefonds (à l’origine construit au début du XVe par le duc d’Orléans et tombé en ruine), ou encore avec la Cité de Carcassonne restaurée de 1852 à1879. Comment oublier le très extravagant roi Louis II de Bavière (1845-1886), avec son impressionnante série de constructions de châteaux d’inspirations moyenâgeuses ? La littérature fera également beaucoup pour la diffusion de cet imaginaire – média par essence éminemment public, comme le dira Emmanuel kant – elle se déploiera dès le XIIesiècle et se renouvellera par le biais romantique au XIXesiècle.

Le romantisme des ruines au XIXe siècle. Château d’Octon (Hérault)
Photo : E. Gleyze.

Le XIXe siècle romantique

La littérature du XIXesiècle renouera avec un château du Moyen Âge réimaginé, que l’on pense seulement à Walter Scott (à cheval sur deux siècles !), Chateaubriand, Gérard de Nerval, Victor Hugo, Verlaine, Rimbaud, Huysmans… ils nourriront tous cet imaginaire.[1] Mais aussi l’exemple du Dracula de l’Irlandais Bram Stoker, publié en 1897, qui participera de la littérature fantastique, avec notamment cet extrait du journal intime de Jonathan Harker, à la suite de son arrivée agitée au château du comte : « 5 mai. Sans doute m’étais-je endormi ; sinon, comment aurais-je pu ne pas être frappé par le spectacle qu’offrait ce vieux château ? Dans la nuit, la cour paraissait grande et comme, en outre, plusieurs passages obscurs partaient de là et conduisaient sous de grandes arches, cette cour paraissait peut-être encore plus grande qu’elle n’était en réalité. Je ne l’ai pas encore vue pendant la journée (…). Malgré l’obscurité, je remarquai que la pierre était sculptée, mais que le temps et les intempéries avaient considérablement usé ces sculptures. Le cocher remonta sur son siège, agita les rênes, les chevaux repartirent, et la voiture disparut sous un des passages obscurs[2]. »

Le XXe siècle et la littérature : l’exemple de Kafka

La littérature du XXesiècle aura elle aussi ses perles… Je ne développerai ici qu’un seul exemple, du premier tiers du siècle, avec Franz Kafka et son ouvrage Le château. Ce choix se justifie par les nombreuses ambiguïtés et spécificités du roman, mais aussi en raison de sa reprise d’un certain nombre de motifs récurrents : la hauteur associée à l’expression du pouvoir par exemple, un village en contrebas, avec des logiques sous-jacentes de prééminence, de hiérarchie verticale, axiale, horizontale…[3] Son titre, Das Schloss, renvoie plutôt au château de plaisance, simplement clos (schliessenvoulant dire « fermer »). Mais certaines descriptions restent ambiguës, évoquant des créneaux par exemple, ainsi qu’une tour (ibidem, p. 46). Kafka joue aussi beaucoup sur les mots : par exemple, l’un des fonctionnaires que rencontre K. à la fin du roman s’appelle Bürgel (idem, p. 323-340), qui évoque le verbe « bürgen », c’est-à-dire « garantir ». Mais on peut y lire aussi la racine « burg », qui désigne le château fort (idem, p. 324). Enfin, on remarquera que les traducteurs du roman en langue française ont choisi le terme de « château », à chaque occurrence du texte et dans le titre, préféré au mot « palais », pourquoi ? Il est vrai que l’on parle aussi de « châteaux Renaissance » !

Le récit…

Les premiers mots du roman – écrit en 1922 et resté inachevé – donnent le ton à l’ensemble : « Il était tard dans la soirée lorsque K. arriva [c’est le nom que donne Kafka au principal protagoniste de son roman]. Une neige épaisse recouvrait le village. La colline du château était invisible, elle était plongée dans le brouillard et les ténèbres, pas la moindre lueur n’indiquait le grand château. K. se tint longtemps sur le pont de bois qui relie la grand-route au village, et dirigea son regard là-haut, vers cette apparence de vide » (idem, p. 37). Le cadre du roman est planté : un village, deux auberges et une école, une mairie et une église, enfin plusieurs chemins qui mènent à un château comtal sur la colline[4]. L’intrigue commence avec l’arrivée d’un étranger dans le bourg, le dénommé K., dont le métier est d’être arpenteur. Il vient là à la demande du comte Westwest, propriétaire de l’édifice et du bourg. Au fil des pages, K. cherchera à clarifier sa situation (son statut d’arpenteur et ses fonctions), en vain, face à une organisation bureaucratique tentaculaire et absurde, autant que le château reste inaccessible à ses pas, à ses désirs, et à sa condition[5]

La pierre chez Kafka

Ce château semble fait de pierres (idem, p. 46) et quatre descriptions principales[6]  en parcourent l’extériorité. L’image de la hauteur, celle de l’obscurité et enfin celle de l’inaccessibilité, semblent offrir les trois registres récurrents du château kafkaïen. En effet, ce dernier se situe toujours « en haut », face à un village et ses occupants se situant toujours « en bas ». L’obscurité et la pénombre sont également souvent associées au château, par exemple lorsque Kafka écrit : « Là-haut, déjà étrangement sombre, le château que K. avait espéré atteindre aujourd’hui s’éloignait à nouveau » (idem, p. 54). Mais c’est surtout son manque de visibilité qui le caractérise le mieux, souvent à partir des impressions sensibles de K. : « Le château dont les contours commençaient à s’estomper était silencieux comme toujours, K. n’y avait encore jamais vu le moindre signe de vie, peut-être ne pouvait-on rien distinguer à cette distance, et pourtant le regard y aspirait et trouvait intolérable ce silence » (idem, p. 147).

Un château qui échappe au regard

La seule description pleine et claire du château se trouve être la deuxième (idem, p. 45-46), mais c’est l’identité du monument qui alors échappe continûment : on passe, au cours de la description, d’un mot « château » très général, à celui d’un « édifice récent », puis à une « petite ville » (au conditionnel), et enfin à celui d’une « minable bourgade ». Une image chasse finalement l’autre, sans accumulation descriptive aucune, si bien que l’on finit par se demander s’il s’agit encore d’un château : Kafka désoriente sans cesse le lecteur, et la description par ce biais perd de sa netteté. On sait, en revanche, précisément ce que n’est pas cette construction : ni un vieux manoir, ni un palais (idem, p. 45).

Tête de Kafka, artiste David Cerny, Prague.

Enfin, l’inaccessibilité du château signe vraiment la spécificité de l’univers kafkaïen. D’abord par une impossibilité physique : K. ne sortira jamais des limites du village pour atteindre le château, malgré tous ses efforts[7]. Ensuite parce que l’intérieur du château lui-même échappe à la description, se doublant une nouvelle fois d’une inaccessibilité de condition. Les descriptions intérieures du château laissent perplexe, elles ne sont pas de la bouche de K. mais plutôt de la sœur d’un messager (Barnabas), décrivant ce que lui a raconté son frère, elle-même n’y ayant strictement jamais mis les pieds. C’est donc un récit de « seconde main » : « Bien sûr, il va dans les bureaux, mais est-ce que les bureaux sont le château à proprement parler ? Et même si le château comporte des bureaux, est-ce que ce sont ceux où Barnabas a le droit d’entrer ? Il va dans des bureaux, mais qui ne forment qu’une petite partie de l’ensemble, ensuite il y a des barrières, avec encore d’autres bureaux au-delà. On ne lui interdit pas expressément d’aller plus loin, une fois qu’il a trouvé ses supérieurs et qu’après lui avoir donné leurs instructions, ils le renvoient. De surcroît, on est sans cesse observé là-bas, ou du moins on en a l’impression » (idem, p. 230).

Ne jamais atteindre le château

Enfin, parce qu’en plus de K., le lecteur lui-même n’arrivera jamais au château, puisque ce roman reste inachevé. La colline et son édifice restent pourtant le lieu du pouvoir, et aussi celui de tous les désirs et de toutes les convoitises : « Car ce n’était pas en soi la proximité de Klamm [un fonctionnaire du château que K. cherche à rencontrer tout au long du roman] qu’il jugeait désirable, mais d’arriver tout seul lui, K., lui et pas un autre, avec ses propres aspirations, jusqu’à Klamm, et non pour se reposer à ses côtés, mais pour passer devant lui, et aller plus loin, jusqu’au château » (idem, p. 160-161), par exemple.

L’impossibilité…

La hauteur (et donc une certaine distance), le manque de visibilité et l’inaccessibilité marquent l’imaginaire du château kafkaïen. Et c’est là toute la force paradoxale de ce roman : tout nous éloigne du château, et pourtant tout nous ramène à lui, que ce soit dans une forme descriptive et physique ou institutionnelle, au travers de bureaux et des « autorités ». Les nombreuses occurrences du mot s’ajoutent d’ailleurs à ce qui vient d’être déjà dit, jusqu’à l’obsession[8]. Et si le personnage de K. sert de repère et d’orientation au lecteur et à une vision presque cohérente du roman, le château sert quant à lui, dans le plus profond des paradoxes, d’orientation physique (et presque chimique) et institutionnelle aux personnages eux-mêmes.

L’Homme-château

La quatrième et dernière description est à ce sujet éclatante de sens : « Lorsqu’il regardait le château, K. avait parfois l’impression d’observer quelqu’un assis tranquillement à regarder devant lui, non pas perdu dans ses pensées et donc coupé de tout, mais plutôt libre et indifférent ; comme si cet homme était seul et que personne ne l’observait ; pourtant il avait forcément conscience qu’on l’observait, mais cela ne troublait pas son calme et en effet – on ne savait pas si c’était la cause ou la conséquence –, le regard de l’observateur, incapable de se fixer, glissait sur lui. Cette impression était accentuée aujourd’hui par l’obscurité précoce : plus il regardait, moins il distinguait de détails, plus tout se noyait dans le crépuscule » (idem, p. 147). Quelle que soit l’interprétation que l’on puisse faire de cette dernière description – d’un homme assis sur les hauteurs du château ou carrément d’un « homme-château » – le château (avec sa tour, ses bâtiments, ses bureaux, sa colline) etle collectif de fonctionnaires (l’institution, la cohorte de secrétaires, d’assistants, de serviteurs, le mystérieux comte Westwest, etc.), apparaissent dans toute la profondeur de leur homologie[9]. On pense ici au « pont-homme » d’un poème de Kafka[10]. C’est sans doute là une des clefs de l’imaginaire si particulier du château kafkaïen, entre homologie et moyen d’orientation, omniprésence et omnipotence, inaccessibilité et manque de visibilité : le château échappe même au regard qui tente de le fixer…

Conclusion

L’historien Jacques Le Goff explique que le temps long du Moyen Âge ne s’arrête pas aux portes de le Renaissance. L’imaginaire du château fort connaitra des développements tout aussi importants au XXIe siècle, sujet d’un prochain de mes articles ! Voir aussi, sur cet imaginaire du château-fort pour le 21ème siècle : L’imaginaire du château fort au XXIe siècle, l’exemple de Guédelon, première partie ; deuxième partie.

Château de la Belle-au-bois-dormant, Disneyland Paris, 18 janvier 2020, photo : E. Gleyze

[1]Jacques Le Goff, Héros et merveilles…op. cit., p. 68-69. 

[2]Bram Stoker, Dracula, traduction de l’anglais par Lucienne Molitor, Paris, Éditions J’ai lu, coll. « Épouvante », 1993 (édition originale 1897), p. 21-22.

[3]Franz Kafka, Le Château, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Le Livre de Poche », 2001 (éd. Orig. 1922), 391 p.

[4]Un seul autre lieu servira de refuge aux souvenirs de K. : son village natal (idem,p. 46 et 69, par ex.).

[5]Comme le résumera la patronne de l’Auberge du pont en s’adressant à K. : « Vous n’êtes pas du château, vous n’êtes pas du village, vous n’êtes rien » (p. 91). On voit ici les trois niveaux hiérarchiques du roman, les gens du château, ceux du village et les parias ou les étrangers. Tout cela est bien sûr entrecoupé de beaucoup de subtilités : certains des fonctionnaires du château sont dans l’Auberge des Messieurs (la seconde auberge) – une sorte de déconcentration du château au village – et certains villageois ont un accès relatif au château (par exemple le personnage de Barnabas comme messager). Enfin, il y a une hiérarchie des fonctionnaires et des secrétaires tout aussi subtile (du château, du village, entre les deux, etc.), et tout aussi compliquée.  

[6]D’abord à la page 37 (voir plus haut). Puis aux pages 45-46, et aussi 54-55. Enfin, il faudra attendre presque cent pages pour connaître une ultime description (idem, p. 146-147).  

[7]F. Kafka écrit : « Cependant, en lui cédant d’emblée sur des broutilles – il ne s’était guère agi de plus, jusque-là –, les autorités lui ôtaient la possibilité de petites victoires faciles, et avec cette possibilité, la satisfaction et la légitime assurance qu’il en eût retirées en vue de plus grandes batailles. Au lieu de quoi, en laissant K. se promener à son gré dans les limites du village, elles le dorlotaient et l’affaiblissaient, elles éliminaient toute espèce de lutte, et en contrepartie elles le cantonnaient dans une vie sans caractère officiel, une vie totalement embrouillée, trouble et bizarre » (idem, p. 101). 

[8]Par exemple les pages 235, 238 (plusieurs fois dans la page), 239, 240, 243 (plusieurs fois), 244, 245 (plusieurs fois), 248, 250 (plusieurs fois), 251, 255, 257, 261 et 265-266 (plusieurs fois), 267, 268 (plusieurs fois), 269, 273 et 274 (plusieurs évocations), 277, 278 (plusieurs fois), 279, etc. Et bien sûr de nombreuses pages du roman. La page 266 tourne effectivement à l’obsession.

[9]Chacune des occurrences du mot « château » dans ce texte (voir la note de la page plus haut), ajoute à mon sens à cette ambiguïté fondamentale, du château physique et de l’organisation du château, comme « imbriqués », si j’ose dire. 

[10]Franz Kafka, « Le pont » dans Œuvres complètes. II. Récits et fragments narratifs, Paris, Gallimard, 1980, p. 451-452. « J’étais raide et froid, j’étais un pont, je passais au-dessus de l’abîme (…) » (ibidem).

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4 Commentaires

  1. Otis Sickle 17 février 2019

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