Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

Le sociologue et la pierre : partie 3. Maurice Halbwachs

Je continue ici ma galerie de portraits de sociologues qui m’ont permis de penser une approche sociologique de la pierre, des fondateurs pour moi… (Voir la partie 1 et la partie 2).

Maurice Halbwachs[1], le dernier des auteurs “classiques” évoqué dans ces billets, plonge son regard sur le monde matériel à partir, à mon sens, de trois textes fondamentaux : un article de 1921 édité dans la Revue philosophique[2] (« Matière et société »), la publication de son ouvrage sur La topographie légendaire[3] quelque vingt ans plus tard, enfin son dernier ouvrage sur La mémoire collective[4], encore inachevé en 1944, et publié grâce à l’édition critique de Gérard Namer. Sa pensée sur la matière et le monde matériel apparaît paradoxalement comme la plus rétrograde et la plus progressiste des pensées sociologiques abordées dans ces billets…

Portrait de Maurice Halbwachs

Le savant et l’ouvrier : « Matière et société » (1921)

L’obsession de Maurice Halbwachs dans cet article est de valider l’hypothèse selon laquelle l’ouvrier qui se confronte à la matière s’isole totalement de ses semblables. Il livre une définition claire de sa conception de la classe ouvrière[5], elle est « l’ensemble des hommes qui, pour s’acquitter de leur travail, doivent se tourner vers la matière, et sortir de la société » (art. cit., p. 5). Cette influence de la matière sur l’ouvrier est plus que provisoire, elle est quasi définitive.[6] Il y a pour lui d’un côté la conscience collective qui ne peut pas sortir d’elle-même, ni s’ouvrir à ce qu’elle n’est pas (idem, p. 4), et de l’autre l’ouvrier qui s’isole par la confrontation avec la matière : nous passons ici alors à un régime de cadres d’états mentaux individuels (idem). Son article vise donc à confronter cette hypothèse à toutes sortes de points de vue, d’exemples, qui viendraient contredire ou prolonger cette intuition initiale. 

Tout d’abord, il passe en revue les cas où certains individus sont amenés à connaître un tissu de relations plus restreint, comparable à sa conception de l’isolement ouvrier : la maladie, le deuil, la vieillesse… mais aussi l’isolement par la guerre quand on est fait prisonnier, ou lorsqu’on fait le choix délibéré de se retirer du monde afin de participer à une communauté religieuse. Dans ces deux derniers cas, il s’agit toujours de recréer une société plus restreinte, souvent sans lien avec la société générale ; le tissu de relations change, mais il demeure sous une autre forme (idem, p. 6). A contrario, l’intimité de l’ouvrier à la matière en fait une classe toujours plus à part : « Il suffit, d’ailleurs, d’examiner d’un peu près la nature de leur activité, et le pli qu’elle imprime à leur organisme psychophysique, pour retrouver la cause qui les tient écartés l’un de l’autre [et les uns des autres], et qui les isole des autres hommes assez longtemps pour réduire de plus en plus la prise qu’ils pourraient offrir aux forces de cohésion et de rapprochement » (idem, p. 7). C’est ici la différence avec l’ensemble des autres individus – tout un chacun reçoit des sensations à partir de la nature inorganique, il n’est pas question de le nier, mais en général elles permettent au groupe des représentations et des sensations communes – au contraire, dans le cas de la classe ouvrière, la confrontation y est si forte qu’elle sépare ses membres et leur conscience. 

Halbwachs soumet ensuite son hypothèse à plusieurs types d’objection : l’usine ou le chantier ne sont-ils pas au contraire des milieux hypersociaux ? Les machines, la répartition des tâches en équipes spécialisées, les leviers, les matières premières qui ne sont jamais utilisées complètement brutes, etc., tout cet arsenal ne relève-t-il pas de la part la plus achevée de l’activité commune des hommes ? (Idem, p. 8). Réponse de Halbwachs : malgré cela, et face à l’œuvre réfléchie des volontés humaines, il y a toujours un petit reste de matière déterminante : « Ce presque rien, ce résidu, c’est-à-dire ces propriétés de la matière, ces résistances dernières sur lesquelles les machines et l’intelligence organisatrice toutes seules n’ont pas prise, auxquelles il faut donc appliquer le travail musculaire ou l’habileté physique individuelles, comptent encore assez pour occuper les ouvriers, la main-d’œuvre, les travailleurs manuels. C’est de cela, et de cela seulement qu’il est question, lorsqu’on dit que les ouvriers sont tournés vers la matière : et, dans cela, on peut affirmer qu’ils ne retrouvent rien qui leur rappelle la société » (idem, pp. 9-10). Dans son contact avec la matière, l’ouvrier entre en fait dans une relation schizophrénique et quasi carcérale : une part de ses représentations nous permet un lien avec lui (un monde commun), une autre part plus importante encore est liée étroitement aux choses et à son activité physique, dans un rapport qui n’a plus rien à voir avec le reste de son activité psychique (idem, p. 10).

Dans la suite de l’article, Halbwachs se confronte tour à tour avec la théorie de Frederick Winslow Taylor (idem, pp. 11-16), s’interroge au sujet des représentations que les ouvriers se font de leurs œuvres et de leurs techniques (pp. 17-18), questionne le rapport entre l’inné et l’acquis (pp. 19-20), et distingue même les bons et les mauvais ouvriers (pp. 20-22) : tout est prétexte à affiner la validation de son hypothèse. L’article se clôt sur une comparaison (révélatrice) entre le savant et l’ouvrier, tous deux confrontés à la materia prima. La question finale vise à déterminer où se situent les limites entre savoir empirique et science (science qui recherche les lois de la nature inorganique, cela va de soi). Qu’est-ce qui distingue celle-ci de celui-là ? Nous touchons là à une sociologie de la connaissance et la frontière est ici claire : « L’esprit du savant déborde singulièrement les objets auxquels il s’arrête, et se meut d’ordinaire dans un ordre de pensées qui ne sont pas une simple reproduction des choses particulières, mais qui expriment en même temps tout ce qu’il est possible à la collectivité humaine de connaître de leurs rapports entre elles, et des propriétés de leurs éléments. Quand le travailleur serait capable de retenir et de rattacher les remarques et observations sur les machines, les forces en jeu dans l’industrie, les matières premières et leurs transformations, dans le tableau ou le système qu’il en constituerait, il ne retrouverait guère que ce qu’il y a mis, c’est-à-dire son expérience individuelle » (idem, pp. 24-25). Le verdict est sans appel : le savant tire son savoir d’une pensée collective et d’une mise en relation au monde (idem, p. 26), l’ouvrier le sien de son expérience individuelle et de l’influence de la matière sur sa condition psychique.      

On pourrait presque rattraper le titre évocateur de cet article par : « La matière sans la société. » L’ouvrier y est déterminé totalement par l’influence de la matière – il y a bien ici une forme d’action de la matière sur l’ouvrier – et le savant se trouve quant à lui de l’autre côté du fossé, dans la conscience collective. Il y a bien un entre-deux, les représentations de la matière ou de la nature inerte, mais elles se retrouvent scindées une nouvelle fois en deux dans le psychisme de l’ouvrier : un aspect collectif restreint qui permet la relation avec le monde des vivants (une conscience collective), et de l’autre des cadres d’états mentaux individuels induits par la matière et se constituant comme seul lien réel possible avec elle. On perçoit ici un type particulier d’enfermement psychique induit par la relation à la matière. La question se pose de savoir si une réflexion aussi tranchée sur les rapports matière (cadres d’états mentaux individuels, psychisme) / société (représentations, conscience collective) peut me permettre (ou pas) d’avancer dans la résolution du problème proposé par ce second chapitre : fournir les bases de la construction d’une sociologie des rapports entre les collectifs humains et les matières ? La réponse est oui, car cet article a au moins le mérite de poser la question de la confrontation de l’homme à la matière et à la société, l’influence de la matière sur l’individu étant proposé ; il soulève de plus l’épineuse question de la sociologie de la connaissance dans son rapport à la matière, avec l’exemple du savoir ouvrier et du savoir savant face à cette nature inerte (pour reprendre la terminologie d’Halbwachs), question qui sera reprise de façon plus globale dans La mémoire collective.

Vingt ans après cet article, La topographie légendaire des Évangiles en Terre Sainte va assouplir cette vision dichotomique autour d’une réflexion entre l’espace matériel, la conscience collective (les croyances) et la mémoire collective, un troisième terme apparaît donc ! 

Jérusalem

La topographie légendaire (1941)

« Je me rappelais ce vieux Noël provençal, quand j’ai été à Bethléem. J’y suis allé en auto. Que voit-on en auto ? À l’église de la Nativité, nous sommes descendus, par l’un des deux escaliers tournants de quinze marches, dans l’église souterraine placée sous le chœur. Elle est irrégulière, parce qu’elle occupe l’emplacement de l’Étable et de la Crèche. Elle est taillée dans le roc. Le pavé et les parois sont revêtus de marbre. La place de la Nativité est marquée par un marbre blanc incrusté de jaspe, et entourée d’un cercle d’argent, radié en forme de soleil, à l’entour duquel on lit : Hic de Virgine Maria, Jesus Christus Natus est. À quelques pas de là, vers le midi, on descend par deux degrés, et on trouve une voûte enfoncée dans le rocher. Un bloc de marbre blanc, creusé en forme de berceau, indique la crèche. Cette sorte de crypte n’est éclairée que par des lampes ou des cierges. Une dizaine de Franciscains italiens, agenouillés, chantaient sur un mode grave un cantique ou des litanies. L’église extérieure et intérieure est partagée entre les Grecs, les Arméniens, les catholiques romains. D’après ce que nous a raconté un Assomptionniste qui nous accompagnait, une querelle sur l’attribution du cercle d’argent, ou de l’emplacement qu’il occupe, aurait été à l’origine de la guerre de Crimée… »[7] Le ton a évidemment changé, c’est un témoignage autobiographique d’Halbwachs lui-même, sans doute le seul de l’ouvrage, et la pierre y a sa place. Loin des mondes ouvriers et savants, Halbwachs s’interroge maintenant sur la dynamique du croire religieux[8] à travers les espaces concrets. Comme l’explique Fernand Dumont dans sa préface à l’ouvrage, Halbwachs s’y fait presque phénoménologue.[9] Son intention est de comprendre les lois auxquelles obéit la mémoire collective (idem, p. 2). L’exemple qu’il choisit d’analyser se fonde sur les témoignages écrits des pèlerins dès le IVesiècle, à propos du voyage en Terre Sainte et à partir de la localisation des faits évangéliques. Je le cite : « Nous ne cherchons pas si les traditions sur les lieux saints sont exactes, sont conformes aux faits anciens. Nous les prenons toutes formées, à partir du moment où elles nous apparaissent, et nous les étudions au cours des siècles qui suivent. Si, comme nous le croyons, la mémoire collective est essentiellement une reconstruction du passé, si elle adapte l’image des faits anciens aux croyances et aux besoins spirituels du présent, la connaissance de ce qui était à l’origine est secondaire, sinon tout à fait inutile, puisque la réalité du passé n’est plus là, comme un modèle immuable auquel il faudrait se conformer » (idem, p. 7). Chaque chapitre se développe ensuite à partir d’un lieu et d’un tissu de croyances collectives qui s’y rattache, qui le fonde et le transforme.[10] Pour exemple, le chapitre VI évoque « Le mont des Oliviers » (idem, pp. 90-99) et le chapitre VIII « Le lac de Tibériade » (idem, pp. 107-116).  

Mais le plus intéressant vient en fait après, dans la longue conclusion de l’ouvrage que propose le chapitre IX (idem, pp. 117-164) et qui tisse, à mon sens, le caractère exploratoire et l’originalité du livre. Halbwachs y précise davantage ses orientations théoriques : « Nous étudions ici la mémoire du groupe chrétien, en tant qu’elle s’applique aux lieux, et nous recherchons comment s’explique que les souvenirs collectifs qui s’attachent aux lieux se fondent, se divisent, se rapprochent, s’éparpillent, suivant les cas. Si tout cela ne s’est pas produit au hasard, il doit exister quelques lois simples, des lois qui règlent la mémoire des groupes, et qu’il faut tâcher de saisir dans ces faits mêmes » (idem, pp. 144-145). Il en propose alors trois : 

  • La première loi est qu’un même lieu peut par lui-même accueillir de nombreux faits surnaturels n’ayant pas forcément de rapport entre eux ; comme si ce lieu « déjà consacré par quelque souvenir, en avait attiré d’autres, comme si les souvenirs aussi obéissaient à une sorte d’instinct grégaire » (idem, p. 145). Il y a comme une compilation progressive de souvenirs, une agrégation de faits surnaturels dans un même site, sur un même espace physique : les croyances attirent d’autres croyances, même si elles n’ont pas de liens entre elles. 
  • La deuxième loi s’exprime par le fait que les lieux puissent se démultiplier, se prolongeant même l’un l’autre : « Quelquefois une localisation se dédouble ; elle se morcelle et prolifère. Les diverses parties d’un événement prennent place en des lieux voisins, mais distincts. Il semble qu’à se répandre ainsi sur plus de points de l’espace, par cette répétition même le souvenir se renforce, multipliant les traces qu’il a laissées. D’ailleurs et d’autre part, c’est le moyen aussi de renouveler et rajeunir une image ancienne. Tout se passe comme si on avait découvert en elle un aspect négligé, un détail oublié, et qu’il en était résulté une nouvelle forme de dévotion. Autour du Golgotha et du Saint-Sépulcre, la pierre de l’onction, la pierre de l’Ange, la pierre du jardinier, le lieu où Jésus fut dépouillé de ses vêtements » (idem) par exemple. Plusieurs lieux apparaissent formant une chaîne cohérente d’un même scénario de mémoires. 
  • Mais il peut y avoir aussi (troisième loi) une concurrence de différents lieux pour un même événement : il y a par exemple tout le long du Moyen Âge deux localisations différentes de la “voie douloureuse” (Via Dolorosa ou chemin de croix) dans un même ensemble géographique (idem, p. 147). Chacun défend “son lieu” et le raccroche pour le légitimer à un ensemble plus large d’événements autres, au-delà de l’événement principal, le renforçant par là même (pp. 146-147). Et Halbwachs de conclure : « Concentration en un même lieu, morcellement dans l’espace, dualité en des régions opposées : ce sont là autant de moyens familiers dont se servent les groupes d’hommes, non seulement les Églises, mais d’autres communautés, familles, nations, etc., en vue de fixer, d’organiser leurs souvenirs des lieux, mais aussi des temps, des événements, des personnes. La mémoire collective se distingue de l’histoire » (idem, p. 147). 

Ce qui me semble intéressant ici – dans la même logique que celle de Marcel Mauss quand il porte attention au point de vue des acteurs[11] – c’est que Maurice Halbwachs s’inscrit contre la discipline historique de son époque[12] en prenant au sérieux le témoignage des pèlerins. Une « histoire vivante »[13] en somme, celle des croyances collectives, des lieux sensibles et des mémoires collectives. Ce triptyque me semble tout différent de l’article de 1921[14], introduisant ici le tiers reliant des souvenirs comme reconstruction du passé par le présent, mais aussi en renonçant au déterminisme écrasant de la matière, même si le croyant s’adapte dans certaines conditions aux lieux en y repérant les traces d’un passé re-imaginé[15]. Ici les mémoires collectives sont multiples et enchevêtrées, presque autant que le sont les espaces reconstruits ou réinterprétés, elles se projettent ainsi dans des lieux concrets.[16] Ces feuillets d’Halbwachs sont d’autant plus importants pour moi qu’ils font écho, par certains aspects et problèmes évoqués, à la seconde partie de cette thèse[17], et donc qu’ils prêtent à discussions : le rapport du passé au présent, la question de l’histoire comme discipline et comme regard sur le monde, la pierre et le lieu concret, la mémoire collective… Il y a chez Halbwachs une triple (re)construction : des espaces, des croyances collectives et des mémoires.

Mémoires collectives, espaces et durées (1944) : vers une sociologie du rapport

La mémoire collective[18], ultime entreprise intellectuelle de Maurice Halbwachs avant sa déportation en camp de concentration[19], reste un document inachevé. Comme l’explique Gérard Namer, auteur de l’édition critique de l’ouvrage, cet ensemble manuscrit se compose de quatre dossiers dont la réécriture se prolonge sur presque vingt ans (de 1925 à 1944), et dont rien ne permet d’affirmer l’imminence de l’édition (Gérard Namer : « Préface. Un demi-siècle après sa mort… », ibidem, p. 11). Le dernier dossier, le moins abouti de tous, a attiré toute mon attention par sa densité[20] et par l’entrecroisement complexe de notions comme l’espace, la durée, le groupe et la mémoire collective. D’après Namer, Halbwachs y tente une synthèse à partir de notes sur l’espace prises postérieurement à l’année 1925, « notes empruntées à la Morphologie sociale (1938), et à des articles sur Simiand écrits après les années trente ; des notes liées à La topographie légendaire des Évangiles (1941) ; des réflexions qu’il retrouve en relisant ses quatre carnets » (« Postface », p. 257, idem). 

À aucun moment (dans son avertissement, sa préface ou sa postface), Gérard Namer n’évoque l’influence de l’article de 1921, « Matière et société » (art. cit.), qui pourtant ne semble pas faire le moindre doute dans l’inspiration de cet ultime dossier. En effet, une partie des propos d’Halbwachs porte ici sur l’influence de la nature matérielle – non plus cette fois sur un ouvrier esseulé (comme dans le texte de 1921)[21] – mais sur des groupes entiers, familiaux, juridiques, économiques, religieux, etc. ; sur nombre de métiers : marchand, artiste peintre, géomètre et savant, etc. ; enfin sur des ensembles de choses (objets, architectures, espaces…). Par exemple, le monde des objets quotidiens dans une demeure est pour lui « comme une société silencieuse et immobile, étrangère à notre agitation et à nos changements d’humeur, qui nous donne un sentiment d’ordre et de quiétude » (idem, p. 193). Ces agencements matériels que sont les meubles, les tableaux, la décoration, etc., contribuent à une sorte d’homéostasie mentale, débordant l’individu et conditionnant le groupe : ces objets participent d’une image apaisante de la stabilité. Cette marque du cadre matériel se fait même sentir jusque dans la mémoire collective : « Si, entre les maisons, les rues, et les groupes de leurs habitants, il n’y avait qu’une relation tout accidentelle et de courte durée, les hommes pourraient détruire leurs maisons, leur quartier, leur ville, en reconstruire, sur le même emplacement, une autre, suivant un plan différent ; mais si les pierres se laissent transporter, il n’est pas aussi facile de modifier les rapports qui se sont établis entre les pierres et les hommes. Lorsqu’un groupe humain vit longtemps en un emplacement adapté à ses habitudes, non seulement ses mouvements, mais ses pensées aussi se règlent sur la succession des images matérielles qui lui représentent les objets extérieurs. Supprimez, maintenant, supprimez partiellement ou modifiez dans leur direction, leur orientation, leur forme, leur aspect, ces maisons, ces rues, ces passages, ou changez seulement la place qu’ils occupent l’un par rapport à l’autre. Les pierres et les matériaux ne vous résisteront pas. Mais les groupes résisteront, et, en eux, c’est la résistance même sinon des pierres, du moins de leurs arrangements anciens que vous vous heurterez. »[22] On retrouve ici l’exemple de la pierre et le triptyque groupe, mémoire collective et agencement matériel (un peu comme dans La topographie légendaire…op. cit.). S’y ajoute l’idée de durée, durée de la relation entre les deux parties (groupe / agencement matériel) par l’intermédiaire du souvenir, durée également du groupe qui s’installe dans un même lieu longtemps, enfin durée de la pierre qui se perpétue au-delà d’elle-même via le souvenir (dans une forme de présence de l’absence ?). Par-delà la disparition d’un cadre bâti, cette nature matérielle insuffle donc, par le souvenir collectif, sa présence et resserre les mailles du groupe, sous la forme d’une résistance.[23] Mais si, comme on vient de le voir, l’espace matériel apaise ou influence le groupe dans ses actions par le biais des souvenirs, il peut aussi le conduire vers un enfermement dans le cadre qu’il a construit : « L’image du milieu extérieur et des rapports stables qu’il entretient avec lui passe au premier plan de l’idée qu’il se fait de lui-même. Elle pénètre tous les éléments de sa conscience, ralentit et règle son évolution. L’image des choses participe à l’inertie de celles-ci » (idem, 195). Ici, comme dans l’exemple des objets quotidiens qui apaisent, l’homme devient en quelque sorte ce qu’il contemple, dans une forme de mimétisme. L’influence de la nature matérielle semble donc multiple et irrévocable, tantôt apaisante, tantôt sclérosante, mais servant aussi de support ou d’abri.[24] La conclusion d’Halbwachs est sans appel : « Jamais nous ne sortons de l’espace » (idem, p. 236).

À l’inverse, tout un aspect du texte aborde la question de l’influence du groupe sur l’espace matériel, qui est transformé à son image. Pour reprendre un exemple précédant, si le monde des objets quotidiens nous est intelligible, c’est qu’il porte notre marque, notre langage et même nos souvenirs collectifs (idem, pp. 194-195). Et si chaque groupe donne une empreinte à la nature matérielle, chaque groupe le fait à sa façon, le verdict étant là aussi sans appel : « Résumant tout ce qui précède, nous dirons que la plupart des groupes, non seulement ceux qui résultent de la juxtaposition permanente de leurs membres, dans les limites d’une ville, d’une maison ou d’un appartement, mais beaucoup d’autres aussi, dessinent en quelque sorte leur forme sur le sol et retrouvent leurs souvenirs collectifs dans le cadre spatial ainsi défini. En d’autres termes, il y a autant de façons de se représenter l’espace qu’il y a de groupes. On peut fixer son attention sur les limites des propriétés, sur les droits qui sont attachés aux différentes parties du sol, distinguer les lieux occupés par les maîtres et les esclaves, les suzerains et les vassaux, les nobles et les roturiers, les créanciers et leurs débiteurs, comme des zones actives et passives, d’où rayonnent où sur lesquelles s’exercent les droits attachés ou retranchés à la personne. On peut aussi songer aux emplacements occupés par les biens économiques, qui n’acquièrent une valeur que dans la mesure où ils sont offerts et mis en vente dans les marchés et les boutiques, c’est-à-dire à la limite qui sépare le groupe économique des vendeurs et leurs clients ; ici encore, il y a une partie de l’espace qui se différencie des autres : c’est celle où la partie la plus active de la société qui s’intéresse aux biens réside ordinairement, et sur laquelle elle a mis son empreinte (…). Ainsi chaque société découpe l’espace à sa manière, mais une fois pour toutes ou toujours suivant les mêmes lignes, de façon à constituer un cadre fixe où elle enferme et retrouve ses souvenirs » (pp. 232-233, idem). L’influence du groupe et la transformation du cadre matériel est ici évidente. Le groupe construit et transforme l’espace, construit aussi ses souvenirs, à partir de son propre point de vue. Les descriptions de pratiques comme celles des peintres ou celles des géomètres sont l’occasion de faire apparaître les logiques spécifiques de construction de l’espace et de sollicitation de la mémoire de chaque groupe, mais aussi d’interroger à nouveau (comme dans la fin de l’article de 1921)[25], dans une approche de sociologie de la connaissance, les imbrications entre mémoire et savoir, mémoire savante et savoir savant, mémoire scientifique et savoir scientifique, comme l’explique pertinemment Gérard Namer (La mémoire collectiveop. cit.,Postface, p. 294), mais aussi et surtout l’imbrication des savoirs et des espaces d’une façon plus générale.  

Il y a donc chez Maurice Halbwachs une influence, une marque, une découpe, une empreinte, un dessin (pour reprendre sa terminologie) du groupe sur la nature matérielle et inversement une influence, une empreinte, etc. de la nature matérielle sur le groupe : « Lorsqu’un groupe est inséré dans une partie de l’espace, il la transforme à son image, mais en même temps il se plie et s’adapte à des choses matérielles qui lui résistent » (idem, p. 195) ; ou plus loin encore : « Mais le lieu a reçu l’empreinte du groupe, et réciproquement » (idem, p. 196). Gérard Namer décrira ce point de vue comme une interaction réciproque (idem, Postface, p. 288), terminologie avec laquelle je suis en désaccord, et ce pour trois raisons au moins : (1) parce que, comme je viens de le dire, Maurice Halbwachs ne parle pas dans ce quatrième dossier d’interaction mais plutôt d’empreinte, de marque, de découpe, de dessin, d’influence, etc. Autant reprendre sa terminologie parce qu’elle est ici signifiante ; (2) ensuite parce que le mot d’“interaction” contient déjà la notion de réciprocité[26], et donc je ne vois pas ce que pourrait être une “interaction” qui serait “réciproque” dans ce cadre-là ; (3) enfin parce que Halbwachs lui-même parle plus facilement ici de rapport, en évoquant par exemple en conclusion la question de la durée: « En réalité, ce qui dure ou ce qui paraît durer c’est le rapport entre une certaine figure ou disposition matérielle, la forme ou le dessein du groupe ou de son activité projetée dans l’espace et la pensée ou les représentations essentielles de la société : c’est l’attitude du groupe telle qu’elle résulte de ses rapports avec les choses » (idem, p. 235 [souligné par moi]). On remarquera ici la parenté avec la terminologie utilisée par Montesquieu et évoquée au début de ce chapitre, au sujet de l’idée d’influence et de rapport (Montesquieu, De l’esprit des loisop. cit., p. 433). Maurice Halbwachs propose donc une sorte de “sociologie du rapport” (on est bien loin de l’article « Matière et société », art. cit.), idée qui me semble importante dans le cadre de cette problématique de thèse, puisque Halbwachs y propose finalement un dépassement total d’une pensée un peu trop duelle, entre l’espace matériel et le groupe. 

En résumé, ce texte d’Halbwachs apparaît donc comme une variation – au sens quasi musical – à partir de quatre thèmes principaux : le groupe, l’espace, la mémoire collective et la durée. On remarquera à nouveau chez cet auteur une volonté de dépasser une pensée dichotomique par la multiplication de notions. Chacun de ces thèmes est approfondi autour d’une somme de questions[27] et d’exemples (celui des peintres, des géomètres, etc.), qui en développent des ramifications originales. Ces thèmes se complètent également les uns les autres, se prolongeant dans une grande densité textuelle. Pour Halbwachs, l’espace matériel a une influence sur le groupe et ses souvenirs (permettant une certaine stabilité, ou conduisant par mimétisme à un enfermement, servant de support au groupe ou encore d’abri…). Plus encore, l’espace possède une autonomie par la durée. Je cite ici Halbwachs lorsqu’il évoque les liens entre la mémoire collective, l’espace collectif et cette durée : « Si les souvenirs se conservent, dans la pensée du groupe, c’est qu’il reste établi sur le sol, c’est que l’image du sol dure matériellement hors de lui ; et qu’il peut à chaque instant la ressaisir «  (idem, p. 205). L’espace a donc une autonomie temporelle et des influences réelles et diverses sur le groupe. À l’inverse, chaque groupe, à travers la spécificité de son regard, par l’édification d’un savoir, d’un langage, de souvenirs en commun et d’une confrontation réelle, marque l’espace matériel. Maurice Halbwachs parlera alors de rapport entre les choses et les groupes, il n’y a plus ici de dichotomies tranchées comme dans l’article de 1921 (« Matière et société », art. cit.). Plus encore, ce rapport permet au groupe une certaine stabilité dans le temps et fonde son identité (le terme est d’Halbwachs) dans la durée, et c’est là une des conclusions importante du texte (idem, p. 235). Pierre Bourdieu, évoquant les grandes lignes de la pensée de Maurice Halbwachs, souligne l’importance de continuer ses travaux à l’endroit exact où il les a laissés[28]. Je partage ce point de vue. La pensée des “classiques”, si ce terme a un sens, ne sert pas seulement l’histoire d’une discipline ou la légitimation d’un projet de recherche, mais elle permet aussi la continuation, et dans le meilleur des cas, le rafraîchissement d’un réservoir de questions pertinentes. Ce dernier texte d’Halbwachs aborde finalement, en continuité (et même parfois en rupture) avec ses travaux antérieurs, des problèmes qu’il me semble important de reprendre avec modestie, et de rediscuter : la question par exemple importante d’une sociologie de la connaissance qui prendrait en compte la construction du savoir et de l’espace ; la question de l’identité d’un groupe en rapport avec l’espace matériel qui l’entoure ; la durée autonome de la matière et sa sollicitation par le groupe, etc. Autant de questions importantes à confronter encore et encore par des études de cas. 

Je serai en revanche beaucoup plus réservé sur l’influence du cadre matériel produisant un enfermement du groupe sur lui-même : je n’ai rien trouvé de très probant à ce sujet dans mon enquête. Le seul exemple que j’évoquerais, et qui se rapprocherait de ce point de vue, vient de la bouche d’un membre d’association de défense du patrimoine.[29]L’association vise à rénover entre autres choses un château, sur les hauteurs du village de Noyers-sur-Serein (à prononcer “Noyère” en langue vernaculaire !), en Bourgogne. L’interviewé clôture l’entretien sur une note historique et “sociologique” finalement très halbwachsienne :   

« Quand on étudie l’histoire du pays, il faut tenir compte de la position de Noyers dans l’ancienne Bourgogne. La Champagne n’est pas loin, donc c’était un des premiers bastions de défense de la Bourgogne, premier bastion sud par rapport à la Champagne. Donc au point de vue historique, il y a eu pas mal de batailles autour de Noyers, Noyers a défendu la Bourgogne. Bon les habitants (alors ça c’est marrant) ont un certain type de caractère, si on regarde bien un petit peu, qui – comme je dis souvent – qui émane un peu de la pierre, qui raconte, la pierre raconte en fait toute une histoire. Les gens sont imprégnés de ça. Parce qu’ils ne sont pas tellement j’allais dire euh… pas sociaux, pas tellement d’un caractère social mais… ils s’enferment relativement facilement. Quand on fait quelque chose, dans toute association, dès qu’une association débute, la première réaction des gens c’est de dire : “Ils vont se casser la gueule.” Et même la première réaction ici, c’est de dire : “Mais qu’est-ce qu’ils nous emmerdent ?” Et alors c’est drôle parce qu’après, donc ils sont déjà très méfiants, pour toute action ils sont méfiants, et ça c’est un peu de la défense quoi. Bon, la pierre était là pour défendre, alors… On ne trouve pas ça forcement ailleurs, on ne trouve pas les mêmes choses » (entretiens de ma thèse). Il y a bien ici cette idée de rapport entre la pierre et l’homme.

Les trois textes de Maurice Halbwachs présentés ici apparaissent dans une sorte de progression : on passe d’un regard binaire très tranché en 1921 (avec « Matière et société », art. cit.), à un regard plus ternaire en 1941 (dans La topographie…, op. cit.), avec la question du rapport entre croyances collectives, espaces matériels et groupes religieux. Puis on passe à quatre notions (groupe, espace matériel, mémoire collective, durée) en 1944 dans le dernier dossier de La mémoire collective (op. cit.). Plus le temps passe et plus les notions s’entrecroisent, se nuancent les unes les autres, se continuent. Ce dernier texte d’Halbwachs est dense parce qu’il incarne à la fois un incroyable effort de synthèse des travaux précédents, mais aussi une étonnante tentative de dépassement de ces derniers, le couronnement en étant l’idée de rapport entre les choses et les groupes et peut-être aussi cette notion d’identitéA contrario, le point commun de ces trois textes est une prise en compte systématique de la fécondité de penser les espaces matériels (matière, objets, édifices, etc.) et les groupes : il y a de toute façon pour Halbwachs quelque chose à en dire sociologiquement, même en niant leur possible compatibilité (au sens informatique). Au-delà d’une programmatique scientifique (comme chez Durkheim et Mauss) et d’une ouverture sur des objets de recherche hétéroclites (comme chez Simmel et Mauss), Halbwachs devient l’auteur, me semble-t-il, d’un véritable ensemble de recherches sociologiques sur l’espace matériel, qu’il reste à continuer et à critiquer par des études de cas, pour en questionner les validités.    

Conclusion

À la question de savoir si la pierre peut se constituer comme un objet légitime pour la discipline sociologique, et à la suite de ce qui vient d’être dit dans ce chapitre, je répondrais par l’affirmative. Cette étude se situe donc en rupture et en continuité de la pensée des quatre auteurs évoqués plus haut. Dans une forme de continuité par le fait que Durkheim, Simmel, Mauss et Halbwachs ont réfléchi à la question du lien (ou du rapport) entre les natures matérielles et les groupes (pour reprendre la terminologie halbwachsienne), chacun à leur façon, sous la forme d’une programmatique ou d’une exploration d’objets hétéroclites, ou encore dans une analyse de fond comme c’est le cas pour Maurice Halbwachs. Durkheim sera l’un des premiers à souligner l’importance et l’intérêt d’une étude systématique de l’espace matériel par la discipline sociologique. C’est justement à partir de ces questionnements initiaux que je me propose de conduire ma recherche, et plus spécifiquement dans la suite généalogique d’un Maurice Halbwachs, qui propose pour la première fois – me semble-t-il en tout cas, et dans la limite de mes connaissances – une sociologie de la matière (M. Halbwachs, art. cit.) ; et même si je n’en partage pas toutes les vues, « Matière et société » (1921) reste pour moi fondateur de mon souhait de conduire ici une sociologie de la matière.[30] Mais je me sens également en rupture avec ces quatre auteurs (dont M. Halbwachs lui-même), parce qu’il me semble vital de passer ici d’analyses le plus souvent théoriques et générales à des analyses empiriques de ce rapport à partir d’un objet ici spécifique, la pierre. Pour avancer sur ces pistes, il faut absolument passer de la théorie à la pratique, j’entends des théories des “classiques” aux pratiques des acteurs. Autant d’actes de fondations ou de propositions des “grands ancêtres” de la sociologie, autant d’hypothèses à vérifier, à confirmer ou à réfuter. Oui mais par quel biais, à partir de quels choix de terrains, et par quelles techniques d’enquêtes ? Le prochain billet visera donc à éclaircir ces derniers points, c’est-à-dire : quels terrains, avec quelles techniques, à partir de quelle méthode et de quelles influences théoriques ?[31]


[1] Pour une présentation générale et engagée de l’œuvre et de la biographie scientifique, intellectuelle et politique de Maurice Halbwachs, voir par exemple le texte de Pierre Bourdieu, « L’assassinat de Maurice Halbwachs », La revue, n° 16, automne 1987, pp. 164-170. Texte téléchargeable : http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/ins_dis/p1075896834037.htm, sur le site du Collège de France (pour ma part visionnée le 15/10/07).

[2] Maurice Halbwachs, « Matière et société » (1921), à partir de l’article publié sous le même intitulé dans la Revue philosophique, 45, 1921, pp. 89-122 ; document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, Professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi (Québec), le 5 juin 2002 (et téléchargé par mes soins en mars 2005), dans le cadre de la collection « Les classiques des sciences sociales », collection développée en collaboration avec la bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’Université de Québec à Chicoutimi, 29 p. 

Site Internet : http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html.

[3] Maurice Halbwachs, La topographie légendaire des Évangiles en Terre SainteÉtude de mémoire collective, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Bibliothèque de sociologie contemporaine », 1971 (édition originale 1941), 171 p.

[4] Maurice Halbwachs, La mémoire collectiveop. cit., notamment le chapitre 5 : « La mémoire collective et l’espace », pp. 193-236.

[5] On sent chez Halbwachs, beaucoup plus que dans l’œuvre de Durkheim qui la rejettera, l’influence de la pensée de Karl Marx. Voir sur ce sujet la présentation d’Halbwachs par Larry Portis « Maurice Halbwachs », in Karl M. Van Meter (sous la direction de), La sociologie, Paris, Larousse, 1994 (édition originale 1992), pp. 381-382.

[6] À la même page il écrit : « S’il en est ainsi on pouvait s’attendre à ce que, dans les sociétés d’aujourd’hui où toute une classe d’hommes se trouve le plus étroitement spécialisée dans l’accomplissement des tâches industrielles, il s’établît une séparation profonde entre ceux-ci et tous les autres » (ibidem).

[7] Maurice Halbwachs, La topographie…op. cit., pp. 50-51.

[8] Pour reprendre les propos de Danièle Hervieu-Leger lors d’une communication faite à l’occasion du 60e anniversaire de la disparition de M. Halbwachs. Pour elle, en effet, toute l’actualité de ce texte et tout l’intérêt qu’elle lui porte à l’heure actuelle se trouve dans cet effort d’Halbwachs pour comprendre « la dynamique du croire religieux » et dans cette dichotomie entre l’histoire et les vérités éternelles. Colloque « Dialogue avec la sociologie de Maurice Halbwachs à l’occasion du 60e anniversaire de sa disparition », à l’École Normale Supérieure (Campus Paris-Jourdan), Paris, le vendredi 2 décembre 2005. Titre de l’intervention : « Religion et chaîne de mémoire : continuités, ruptures, conflits ». Actes à paraître. 

[9] Maurice Halbwachs, op cit., p. VII de la « Préface » réalisée par Fernand Dumont.

[10] Georg Simmel explorera cette transformation d’une autre manière, et de façon plus globale : il distinguera le lieu naturel religieux du lieu où l’homme a posé sa main ; le second conduisant l’homme à une plus grande proximité avec son dieu : « Le temple n’est pourtant pas seulement le lieu de réunion des fidèles et par là le résultat et le support de leur communauté : il est aussi la garantie et la projection du fait que la divinité a localement partie liée avec ses fidèles. C’est pour cette raison que l’on a souligné à juste titre que le culte des pieux et des pierres que les hommes ont dressés est certes moins poétique et d’apparence plus fruste que la vénération d’une source ou d’un arbre, mais qu’en fait le premier cas implique une proximité plus confiante entre le dieu et le fidèle. Car, dans l’objet naturel, le dieu habite pour ainsi dire de lui-même, et l’homme qui s’en rapproche seulement a posteriori et par hasard n’y est pour rien ; mais lorsque le dieu daigne venir habiter l’œuvre de la main d’un homme, cela noue entre eux une relation toute nouvelle : l’humain et le divin ont trouvé un asile commun qui a besoin des deux facteurs ensemble ; le rapport sociologique du dieu et de ses fidèles, et uniquement ce rapport-là, s’est investi dans une structure placée dans l’espace » (Georg Simmel, SociologieÉtudes sur…op. cit., p. 677).   

[11] Marcel Mauss, Manuel d’ethnographieop. cit, p. 78. (Passage déjà cité plus haut). 

[12] « La mémoire collective se distingue de l’histoire. Les préoccupations historiques telles que nous les concevons, auxquelles obéit tout auteur qui écrit un ouvrage d’histoire, étaient bien étrangères aux chrétiens de l’époque » (M. Halbwachs, La topographie…op. cit., p. 147).   

[13] Voir à ce sujet la préface de l’ouvrage par Fernand Dumont, à la page VIII, ibidem.

[14] Voir supra. Maurice Halbwachs, Matière et société, art. cit.

[15] « Ce qui prouve bien que la mémoire collective chrétienne adapte à chaque époque ses souvenirs des détails de la vie du Christ et des lieux auxquels ils se rattachent aux exigences contemporaines du christianisme, à ses besoins et à ses aspirations. Seulement, dans cet effort d’adaptation, les hommes se heurtent à la résistance des choses, parfois des rites, des formules, qui sont mécaniques, matériels, ici des commémorations anciennes, fixées dans des pierres, des églises, des monuments, où les croyances et les témoignages d’autrefois ont pris forme d’objets solides et durables » (M. Halbwachs, La topographie…, op. cit., p. 163).

[16] Un documentaire réalisé en janvier 2008 en Terre Sainte et diffusé le 17 février sur France 2 laisse apparaître les mêmes logiques de croyances collectives, soulignant l’importance des lieux et des traces dans la pierre, dans une affirmation des mémoires collectives chrétiennes. L’image et le montage vidéo du reportage redoublent dans ce cas la réalité des lieux et des croyances collectives qui s’y rattachent (émission religieuse dominicale sur France 2 Le jour du Seigneur [“Tout à la foi”]Dans les pas de Jésus, documentaire sur les lieux de passages du Christ et les pèlerinages actuels en Terre Sainte, réalisé par Nicolas Maupied, présenté par Agnès Vahramian, CFRT / France 2, février 2008, visionné sur la chaîne le 17/02/2008).   

[17] « Partie II. Au cœur de l’adoration : de l’étude de cas [Guédelon] aux entretiens avec les praticiens de la pierre ». Halbwachs engage lui-même cette discussion : « L’expérience que nous étudions, quels qu’en soient l’ampleur et l’intérêt intrinsèque, n’est, pour nous, qu’une expérience de psychologie collective, et les lois que nous en pouvons tirer auront à être confirmées et précisées par des enquêtes du même genre faites sur d’autres faits » (La topographie…op. cit., p. 7), ou discutées ou même infirmées par une étude plus empirique encore, la plupart des documents d’Halbwachs étant au mieux de seconde main. 

[18] Maurice Halbwachs, La mémoire collectiveop. cit. (édition critique, préface et postface de Gérard Namer).

[19] Il mourra au camp de Buchenwald en mars 1945.

[20] « Chapitre 5. La mémoire collective et l’espace », pp. 193-236 (dont le titre n’est d’ailleurs certainement pas de la plume d’Halbwachs). Cette compacité se manifeste à mon sens par le nombre des questions provoquées, par l’incroyable diversité des exemples choisis dans différents domaines de compétence de l’auteur (économique, juridique, foncier…), Halbwachs y faisant œuvre de comparatisme ; mais aussi par l’effort de synthèse et l’inachèvement intrinsèque du texte. Je dois reconnaître que j’ai dû entreprendre pas moins de quatre relectures de ce texte (dont trois avec prises de notes) pour en comprendre quelque chose. Gérard Namer écrira dans la postface à l’ouvrage : « Le chapitre sur l’espace qui est le moins achevé, possède une réserve de textes multidimensionnels : il est d’une extrême difficulté à interpréter » (idem, « Postface », p. 287). 

[21] Comme l’explique Halbwachs : « Ce n’est pas l’individu isolé, c’est l’individu en tant qu’il est membre d’un groupe, c’est le groupe lui-même qui, de cette manière, demeure soumis à l’influence de la nature matérielle et participe à son équilibre » (La mémoire collectiveop. cit., p. 195). 

[22] Idem, pp. 200-201.  

[23] Halbwachs parlera même d’« îlots archaïques » (idem, p. 202), au sujet de certains centres urbains où cette résistance se manifeste par l’existence de vieilles boutiques dans un ensemble moderne ou de noms de rues qui conservent le souvenir d’un lieu ancien (rue, place, enseigne d’un magasin : « À l’ancienne poste », etc., idem, p. 203). La ville de Shanghai (Chine) conserve encore à l’heure actuelle ce type de contraste saisissant, entre des bâtiments ultramodernes nouveaux et d’anciens quartiers attenants, pour prendre un exemple contemporain dans le cas de mutations urbaines radicales. J’ai pu le constater moi-même sur place lors d’un séjour en 1995, les contrastes se sont encore plus prononcés depuis.     

[24] En effet prenant l’exemple du groupe religieux, Halbwachs écrira : « On peut, enfin, être sensible surtout à la séparation qui passe au premier plan de la conscience religieuse, entre lieux sacrés et lieux profanes, parce qu’il y a des parties du sol et des régions de l’espace que le groupe des fidèles a choisies, qui sont “interdites” à tous les autres, où ils trouvent à la fois un abri et un appui sur lequel poser leurs traditions » (idem, p. 233[mise en italique par moi]).

[25] Maurice Halbwachs, « Matière et société », art. cit.

[26] « Interaction: (…) Influence réciproque de deux phénomènes, de deux personnes. », in Le petit Larousse…op. cit., p. 553. On pourrait, à la limite, reprendre la terminologie simmelienne d’actions réciproques, mais je ne pense pas que cela soit vraiment pertinent, parce qu’Halbwachs, une nouvelle fois, a sa propre terminologie.

[27] Aussi variées que : « Pourquoi s’attache-t-on aux objets ? Pourquoi désire-t-on qu’ils ne changent point, et continuent à nous tenir compagnie ? » (Idem, pp. 193-194) ; « Demandons-nous seulement dans quelles conditions nous devrions nous placer si nous voulions n’apercevoir que les qualités physiques et sensibles des choses » (idem, pp. 209-210) ; « Comment la durée de l’espace serait-elle la condition de notre mémoire puisqu’elle ne nous est garantie que par notre mémoire elle-même ? » (Idem, p. 235).  

[28] Comme il l’explique dans son hommage à Halbwachs : « J’ai en effet la conviction que l’entreprise scientifique qui a été interrompue par la mort d’un savant tel que Maurice Halbwachs attend de nous sa continuation. Il ne s’agit pas de célébrer les héros disparus, ce qui, comme en tout rite de deuil, revient à les faire disparaître une seconde fois, en acceptant le fait de leur disparition. Il s’agit de reprendre le combat où ils l’ont laissé », (p. 168, « L’assassinat de Maurice Halbwachs », art. cit., p. 168, sur le site Internet du Collège de France).

[29] Entretien avec trois membres de l’association « Le patrimoine oublié, association du vieux château de Noyers », association type Loi 1901, rencontre du jeudi 15 février 2001, dans le village de Noyers-sur-Serein (Yonne, Bourgogne, France). Voir l’annexe -A-, p. L (entretien n° 4). Cette association de défense du patrimoine s’ancre autour des ruines d’un château (première mention vers 1108, d’après les acteurs), mais a aussi un volet environnement, ainsi qu’un projet de musée en plein air.   

[30] On retrouve ici d’ailleurs les trois points d’élaboration d’une discipline scientifique par ses acteurs – ici sous un certain angle et tourné vers une sociologie de la matière, de l’espace matériel, de la pierre – avec ses précurseurs (ceux évoqués dans l’introduction de ce chapitre 2 : Montesquieu et Le Play), ses fondateurs (Durkheim, Simmel, Mauss, Halbwachs), et ses continuateurs (moi-même beaucoup plus modestement !). Pour une évocation de ce point, voir l’exemple que propose Dominique Vinck au sujet de l’élaboration de l’institutionnalisation de la psychologie scientifique à partir de ces trois niveaux (Sciences et société…,  op. cit., pp. 73-74).  

[31] J’opère ici une distinction entre les techniques (au pluriel) et la méthode (au singulier), à la suite de Madeleine Grawitz : « Ce que l’on peut dire, c’est que la technique représente les étapes d’opérations limitées, liées à des éléments pratiques, concrets, adaptés à un but défini, alors que laméthode est une conception intellectuelle coordonnant un ensemble d’opérations, en général plusieurs techniques (…). Les techniques ne sont donc que des outils, mis à la disposition de la recherche et organisés par la méthode dans ce but. Elles sont limitées en nombre et communes à la plupart des sciences sociales » (Madeleine Grawitz, Méthodes des sciences sociales, Paris, Dalloz, coll. « Précis / Droit public, science politique », 1996, pp. 318-319). Elle écrit ensuite : « La technique est, comme la méthode, une réponse à un “comment ?” » (ibidem, p. 318). 

11830cookie-checkLe sociologue et la pierre : partie 3. Maurice Halbwachs

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