Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

La pierre et le temps… 1ère partie

Aujourd’hui, la première partie d’une analyse à partir de 27 entretiens avec des praticiens de la pierre sur le thème du temps et de la pierre : géologue, architecte, sculpteur, spéléologue, etc. Ces entretiens avec les praticiens ont été riches d’une somme de temporalités différentes, évoquant en premier lieu, sans surprise, un temps long de la pierre :

« Moi – Si je vous propose maintenant un thème comme la pierre et le temps en tant que géologue ? Qu’est-ce que ça vous évoque ?

Une géologue de Pierre & monuments – La pierre c’est un objet vivant, avec le temps c’est un objet vivant. Notre échelle de temps, le passé, c’est des millions d’années, pour l’homme c’est la “seconde”. Mais pour moi, dans le temps, c’est un matériau vivant. »[1] 

On retrouve cette échelle des temps géologiques sur des millions d’années et la comparaison avec le temps des humains beaucoup plus réduit (à la seconde), comme cette évocation de la cathédrale associée à ces mêmes millions d’années pour le spéléologue,[2] ou le sculpteur sur pierre qui dit : « Quand vous savez que les pierres avec lesquelles je travaille ici sont du Jurassique, cent cinquante millions d’années en gros, près de cent trente-cinq, cent quarante, cent cinquante, c’est la même chose, un million d’années (…). Un million d’années à l’échelle de la Terre c’est rien du tout, cent cinquante millions d’années alors… De toute façon quand vous travaillez la pierre et que vous ouvrez une pierre, les pierres calcaires, vous avez un restant de vie, c’est une vie qui s’est figée, qui s’est fossilisée à un moment, il y a cent cinquante millions d’années. Quand vous ouvrez une pierre, cette espèce de musique, ouvrager la pierre, l’ouvrir, la découvrir, il y a effectivement quelque chose de magique. Et vous dire il y a cent cinquante millions d’années que ça s’est formé… alors on a là une notion abstraite. La chose qui parle le plus aux enfants, parce que quand on leur dit ça, cent cinquante millions d’années, “cette pierre a vu les dinosaures !” C’est fabuleux parce que c’est une image concrète. »[3] 

Les matériaux (à travers leur durabilité) seront eux aussi comparés (avec des échelles beaucoup plus réduites) en fonction de leur âge respectif (en chiffre), avec l’exemple de l’entrepreneur dans le bâtiment : 

« Un entrepreneur – La pierre et le temps ?

Moi – Oui.

Un entrepreneur – La pierre et le temps… je me dirais, ce qu’on va construire en pierre ça va durer évidemment dans le temps. Et ce qu’aujourd’hui on est capable de faire avec justement ces grosses pierres, ou des bâtiments, ou des maisons, on se dit : ça, ça peut durer trois cents, quatre cents, cinq cents ans, ça pourra toujours être là. Que ce que nous on fait avec les agglos, le placoplâtre tout ça, ça reste un peu dans le temps, trois cents, quatre cents ans, mais peut-être que ça n’existera plus ensuite…

Moi – Alors pour un entrepreneur comme toi, il vaut mieux du placoplâtre non ? Si tu veux que ça tourne !

Un entrepreneur – Non, on met pas des matériaux qui, dans le temps… on va dire que le matériau dans le temps tiendra évidemment moins, normalement moins que la pierre, bien que… Mais de toute façon, nous on sait que même en une seule génération, notre placoplâtre ou notre enduit, dans un siècle il sera encore là. Par contre dans trois cents ou quatre cents ans, alors là, là… d’abord on sera plus là [rire], mais là je suis incapable de répondre. Par contre c’est sûr que ces grosses pierres dans trois cents ou quatre cents ans elles seront encore là, ça évidemment. Mais n’empêche que des matériaux comme le placoplâtre qui, on dirait que c’est du carton et du plâtre, on dirait que ça va tenir dix ans, moi j’en ai posé et très mal posé, il y a seize ans, et seize ans après la feuille de placo elle est toujours là. Il n’y a rien qui a bougé dans le temps. Donc euh… bien qu’en même temps je pense que ça vient des Américains le placoplâtre, je crois que c’est eux qui l’ont inventé, et je crois qu’on a des exemples sur quarante ans où ce placoplâtre est toujours là. Il n’a pas bougé, et c’est quand même du plâtre quoi ! »[4]

« Le vertige du temps »

Mais l’on peut passer d’un temps long chiffré à un temps beaucoup plus abstrait encore, lorsque par exemple cette créatrice de bijoux d’auteurs évoque ce « vertige du temps » que suscite pour elle la pierre : « Face à l’âge de la pierre on n’a plus rien à dire » – évoquant la masse minérale – avec une « profondeur du temps qui éveille la conscience »[5]; ou le graveur sur pierre qui explique : « La pierre, la pierre et le temps… c’est lié oui et non, parce que la pierre bon, effectivement c’est très très ancien comme matériau. À la limite, on peut jouer sur les mots, en disant, bon ben la pierre, qui a un long long passé, permet grâce à une gravure, à une tige fixée dedans, de donner l’heure [les cadrans solaires qu’il ouvrage], on peut jouer là-dessus [rires]. Alors je ne sais pas ce que vous pouvez en faire de ça mais bon… ».[6] Ce « long long passé » qu’évoque aussi à sa façon l’architecte-urbaniste, lorsqu’il parle de la pierre comme d’une représentation générale que les gens associent à « l’idée que la pierre est un matériau pérenne, un matériau qui a la symbolique d’une grande durabilité. »[7]

Temple Edfu d’Egypte, Assouan. Passage flanqué de deux murs scintillants pleins de hiéroglyphes égyptiens, illuminés par un rétro-éclairage orange chaud d’une porte

« La pierre renvoie à l’idée d’éternité »

Un (grand) pas de plus et nous entrons dans l’idée d’éternité, avec le membre de la franc-maçonnerie qui évoque les représentations de la pierre dans le monde religieux : 

« – La pierre renvoie à l’idée d’éternité. Pour moi la pierre est liée à l’éternité plus qu’au temps qui s’écoule, dynamique. Le lien n’est pas évident, la seule chose qui paraît être pérenne… enfin quand l’homme a voulu donner une indication symbolique de la pérennité, il a souvent utilisé la pierre. Soit la pierre brute, soit la pierre taillée. C’est le cas par exemple chez les Égyptiens. On sait très bien que les habitations habituelles y compris les palais pharaoniques, etc. étaient très souvent construits en briques et en pisé, et la pierre n’étant utilisée que pour ce qui était du domaine de la mort. Or le lien à la mort c’est aussi un lien à l’éternité, avec un espoir d’éternité en tout cas. On meurt éternellement car on est dans l’éternité de la mort en mourant. Donc si vous voulez, les Égyptiens ont associé la pierre à la mort. Nos traditions judéo-chrétiennes en général n’ont pas fait cette association de façon aussi forte, ou quand elles l’ont faite, c’est par l’intermédiaire d’une pierre brute ou d’une simple pierre tombale. La pierre brute c’est l’oreiller de Jacob au moment où il voit l’échelle, c’est le premier autel fait d’un tas de pierres brutes, non marqué par le travail du statuaire, pour amarrer quelque chose de transcendant et donc euh… de dimension éternelle. Mais c’est pratiquement le seul lien que je pourrais voir si vous voulez… [à partir de cette même question que je viens de lui poser sur la pierre et le temps] ».[8]

« Quelque chose qui surmonte le temps »

Le joaillier évoquera, lui, l’idée de « quelque chose qui surmonte le temps en fait. Quand on me confie des diamants qui ont été portés par trois générations, la pierre est toujours la même. Alors au niveau de la monture, comme je vous disais précédemment, la monture s’abîme, se démode, mais la pierre par elle-même, elle, elle est au-dessus du temps »,[9] avec l’idée d’un au-delà du temps ; et le membre de la société de théosophie ira dans un sens un peu semblable avec l’idée que la pierre transgresse le temps : 

« Une non-limite dans le rapport au temps »

« Moi – Donc pour commencer si je vous dis le mot “pierre”, euh… pouvez-vous me donner trois mots ou trois expressions qui vous viennent à l’esprit comme ça, sans trop réfléchir, quand je vous dit ce mot ?

Un membre de la théosophie – Euh… “Temporalité”, “perfection”, et “héritage”.

Moi – Le mot “temporalité” pourquoi ? 

Un membre de la théosophie – “Temporalité” parce que c’est un des seuls, à mon sens, une des seules matières à transgresser le temps. On voit que ce soit à Pompéi ou Rome, le Forum, des pierres qui ont deux mille ans. Elles sont toujours porteuses d’une histoire, de quelque chose donc. On sait qu’on les date dans tel ou tel truc, mais on n’a pas de repères précis comme quand on a fait construire une maison, on sait qu’il y a l’architecte qui est venu et tout donc… donc la pierre dans le sens d’intemporel, où l’on sait que globalement ça va durer un certain temps, comme le temple de Louxor ou les pyramides en Égypte ou le Machu Picchu. En fait tout ce qui est archaïque, qui a un temps, mais on ne sait pas quel temps exactement. C’est pourquoi le mot “temporalité” ou “intemporalité” est un peu magique. Il y a une notion d’éternité, de tout ce qui est figé, et euh… mais qui est à la fois vivant. Ça traverse les siècles (…) ».[10] Le mot d’«intemporel » ou l’idée de « transgresser le temps » ou de manque « de repères précis », suggèrent l’idée d’une non-limite dans le rapport au temps.

À l’inverse, mais dans une logique tout aussi vertigineuse, le Compagnon affirmera avec force : « La pierre c’est le temps. La pierre… il n’y a rien de plus symbolique, qui caractérise le temps, qu’un bloc de pierre. Symboliquement, au niveau initiatique, la pierre c’est la durée, c’est la transformation, la transmutation, donc c’est forcément très très lié (…). Mais la pierre et le temps c’est intimement lié, symboliquement, pratiquement, euh… la durabilité, le fait que la pierre traverse les siècles. Elle est un témoignage de la vie des hommes. Il n’y a quand même pas beaucoup de choses qui témoignent comme la pierre du passé des hommes. Il reste quoi ? Le bois c’est rare, le bois fossilisé, on trouve parfois des squelettes d’hommes, c’est un peu de la pierre (du calcaire), bon tout ça c’est… la pierre c’est vraiment quelque chose, c’est un fondement. On le voit bien, les hommes ne s’y sont pas trompés, ils ont pris la pierre pour faire les grandes choses, symboliquement, au niveau des religions. Et puis en plus si l’on va un peu plus loin, la pierre c’est un instrument, elle canalise des forces, c’est vraiment quelque chose ! »[11]

« Casa do Penedo » aussi connu sous le nom de « La maison de Fafe Hobbit », une minuscule maison résidentielle, construite entre de gros rochers massifs à Montanas de Fafe, Portugal

Ici, c’est d’abord l’idée d’une longue « durée » associée à la pierre qui présage que la pierre « c’est le temps », la pierre est associée à une très longue durée, une éternité, un hors-âge dans nos sociétés contemporaines et dans la tête de nos interviewés… La suite au prochain billet !


[1] Entretien avec une géologue de l’équipe Pierre et monuments, Maître de Conférences à la Faculté des sciences, Montpellier II (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mardi 21 novembre 2006 (entretien n° 20). Pour voir l’intégralité de l’entretien de cet interview, voir : interview d’une géologue de l’équipe Pierre & Monument

[2] Le spéléologue que j’interroge un 4 décembre 2006, qui parle évidement beaucoup de pierre calcaire puisque c’est le milieu naturel d’investigation de la discipline spéléologique, ira dans ce sens : « Parce qu’au départ c’est une stalactite, du coup, la goutte d’eau va tomber et va faire une stalagmite. Petit à petit, ça va même former une colonne, qui est au milieu d’une salle par exemple, et tu te demandes pourquoi il y a ce truc-là. C’est ça qui tient le plafond ? Ben non, pas du tout. C’est l’eau qui s’est infiltrée, qui petit à petit, alors il a fallu des millions d’années pour arriver à faire des… on appelle ça aussi des “cathédrales” » (entretien avec un champion du monde de descente en profondeur [spéléologue], ville de Nîmes [Gard, Languedoc-Roussillon, France], rencontre du lundi 4 décembre 2006, [entretien n° 23]). 

[3] Entretien avec un sculpteur sur pierre, village de Dannemoine (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du mercredi 24 janvier 2001 (entretien n° 2) ; passage déjà cité dans le premier chapitre de la thèse. Le graveur sur pierre évoquera à son tour ces millions d’années, à partir des petits défauts dans les pierres ouvragées qu’il peut vendre : « – Et puis bon, c’est pareil, des fois vous avez des clients qui vous disent : “Il y a un petit défaut… ”. Alors est-ce qu’on a fait des traces ou des taches ou des choses comme ça ? Je leur dis : “Le fabricant il garantit ça ! Hein ?” [Rires]. “Ça a tellement de millions d’années maintenant !” [Rires]. » (Entretien avec un graveur sur pierre passionné d’astronomie / Meilleur ouvrier de France, village de Paron [Yonne, Bourgogne, France]. Rencontre du lundi 24 avril 2006 [entretien n° 12]).

[4] Entretien avec un entrepreneur et chef d’entreprise du bâtiment, ville de Clermont l’Hérault (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mardi 4 avril 2006 (entretien n° 11).

[5] Entretien avec une créatrice de bijoux d’auteurs (ou contemporains), Strasbourg (Bas-Rhin) / Nîmes (Gard). Entretien téléphonique du 3 septembre 2003 et rencontre (prise de notes) du 20 septembre 2003 (entretien n° 10). Cette artiste a une quarantaine d’années. Ce qui m’a intéressé dans son travail créatif c’est qu’elle utilise la pierre d’une façon particulière (voir le détail de l’entretien directement). Elle fait partie d’un groupe d’artistes, Corpus, qui travaille et expose des bijoux contemporains. Ayant un père peintre, elle s’est formée à l’École des arts décoratifs de Strasbourg, ville où elle réside. J’ai eu plusieurs échanges avec elle. D’abord lors d’un entretien téléphonique et ensuite dans le cadre de la troisième Biennale du bijou contemporain de Nîmes, fin septembre 2003. J’ai profité de sa présence à cet événement pour réaliser cet entretien.

[6] Entretien avec un graveur sur pierre passionné d’astronomie / Meilleur ouvrier de France, village de Paron (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du lundi 24 avril 2006, (entretien n° 12). 

[7] Entretien avec un architecte-urbaniste et sa collaboratrice, village de Vendémian (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mardi 21 novembre 2006 (entretien n° 21).

[8] Entretien avec un membre de la franc-maçonnerie (le Droit Humain) et qui pratique la sculpture, Montpellier (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du lundi 23 octobre 2006 (entretien n° 17).

[9] Entretien avec un joaillier créateur rue de l’Argenterie, Montpellier (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du lundi 4 décembre 2006 (visite commentée de son atelier le 01/03/2007) (entretien n° 22). Voir l’interview dans son intégralité : interview d’un joaillier à Montpellier.

[10] Entretien avec un membre de la société de théosophie (département de l’Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du jeudi 7 septembre 2006 (entretien n° 15). Ce qui m’a conduit à réaliser cet entretien, c’est que je savais que cette personne utilisait des pierres fines (à des fins thérapeutiques) dans son environnement quotidien, je voulais en savoir un peu plus sur ce sujet. J’ai rencontré l’interviewé à son domicile, il a trente ans. Il est membre de la société de théosophie, autre aspect qu’il me semblait être important de mettre en relation (si c’était pertinent !), avec ses usages de la pierre.

[11] Entretien avec un Compagnon tailleur de pierre de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment / Meilleur ouvrier de France, village de Yrouerre (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du mercredi 7 février 2001 (entretien n° 3).

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