Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

La pierre & le temps : 2ème partie, de l’Histoire à l’affect

Voilà la deuxième partie d’une analyse à partir de 27 entretiens avec des praticiens de la pierre sur le thème du temps et de la pierre : géologue, architecte, sculpteur, spéléologue, etc. (Pour la première partie cliquez ici). Ces entretiens avec les praticiens ont été riches d’une somme de temporalités différentes, évoquant en premier lieu un temps long de la pierre mais pas que… avec maintenant une association à l’Histoire…

C’est un peu cette dernière logique qu’évoquera la guide de visite du monument national d’Aigues-Mortes, en associant la pierre et le temps à l’histoire (« La pierre et le temps c’est l’histoire, pour moi c’est l’histoire, c’est pareil. Pour moi, les choses ont à faire avec les hommes. Quand je raconte, je raconte l’histoire des gens »)[1] ; ou même à un « cheminement dans l’histoire » dans la logique du déroulement de la visite guidée au monument d’Aigues-Mortes, lorsque elle me dit encore : « Ce qui m’intéresse, c’est de laisser partir les gens avec… je raconte d’abord la visite, mais j’aime bien laisser partir les gens avec une interrogation, je trouve que c’est plaisant de les laisser partir avec une interrogation. En fait mon idée c’est ça : c’est qu’on a ensemble un cheminement dans l’histoire, et qu’à la fin, ils partent avec une interrogation ».[2] Nous sommes ici dans un écho à un article précédent (avec l’étude de cas de Guédelon et la visite guidée sur le site), avec l’idée d’une orientation dans le temps et dans la connaissance par la visite guidée dans le monument (et son évocation). Mais il y a aussi dans la même veine l’histoire du passé invoquée par l’archéologie du bâti, et l’interprétation de ses traces, comme l’exprime ce second archéologue interviewé :

L’archéologue & le temps

« Moi – Oui, ça me semble une évidence que l’archéologie est une discipline tournée sur le passé, euh… quel est ce rapport entre la pierre et le temps au niveau de l’archéologie ? Je ne sais pas si je suis très clair et si ça a un sens ?

Un second archéologue – Oui, ça a du sens. Mais… ce n’est pas forcement le meilleur élément de datation la pierre. Enfin en tout cas ce n’est pas la pierre elle-même, c’est la façon dont elle est mise en œuvre, quand elle est travaillée. Donc des collègues comme Jean-Claude Bessac, ils identifient les traces d’outils et reconstituent une histoire des techniques avec donc l’apparition ou la disparition, l’apparition et la disparition de certains outils dans le travail. Donc effectivement, quand vous avez les traces de tel outil, vous êtes à cette époque plutôt qu’à une autre, mais ça reste une datation on peut dire, pas à la louche quand même, ça serait péjoratif, mais en tout cas avec une marge d’erreur assez large quand même. On a des éléments de datation beaucoup plus précis, avec notamment la céramique, les monnaies, ou des datations absolues par radiocarbone. »[3] 

Ici, ce sont les traces laissées par l’homme dans la pierre qui permettent à la fois une (relative) orientation dans le temps et dans la connaissance.[4] Mais ça peut être aussi une orientation dans un historique plus personnel, plus affectif, comme me l’explique le graveur sur pierre au sujet de la personnalisation des cadrans solaires, tant désirée par les clients (si bien que déménageant d’une habitation vers une autre, ils l’emportent avec eux, avec de mauvaises mesures d’orientation…) :

Le graveur sur pierre et le cadran solaire…

« Un graveur sur pierre – Ah ben, les gens, la clientèle, en tout cas la grande majorité, ils ont un rapport, le cadran solaire quand je le livre ou quand ils viennent le chercher, il y a un rapport affectif qui se fait déjà avec le cadran. C’est vraiment leur objet, ils s’offrent ça, c’est un peu comme pour la voiture, vraiment il y a un rapport affectif. C’est très personnalisé, pièce unique…

Moi − Et les phrases que vous inscrivez dans la pierre, que les gens vous demandent ?

Un graveur sur pierre – C’est eux qui me les donnent.

Moi − En général ça tourne autour de quoi ? Parce que finalement, dans le funéraire, les phrases sont depuis quelques années…

Un graveur sur pierre – Ah oui, c’est standardisé tout ça. Ben là [il me montre son book], je n’ai pas les dernières photos mais… le classique c’est, c’est l’année de construction de la maison, ou alors je grave l’année d’anniversaire de mariage, ou alors l’année de mise en place du cadran, tout simplement ».[5] 

La créatrice de bijoux contemporains

Tout aussi affective sera la relation de la pierre à la mémoire (en plus des analyses d’un Halbwachs et du phénomène religieux !), avec l’exemple que soulève la créatrice de bijoux d’auteurs m’expliquant lors d’un entretien téléphonique (le 03/09/2003) qu’elle a créé une série d’objets avec comme base de simples cailloux, en souvenir d’un échange avec une amie, en Corse. Cette dernière, dans un grand état de tristesse alors, serrait très fort un caillou tout ordinaire à l’intérieur de sa main. Elle lui demanda alors cette pierre. L’artiste décida ensuite, en souvenir de cette scène et de cette amitié, d’en faire un bijou, c’est-à-dire une bague. Ce qui a attiré son attention tout d’abord (et après réflexion), c’est ce geste de fermer la main sur un caillou rond.

Le groupe d’artistes Corpus (auquel elle participe) proposa alors un thème commun d’exposition : L’Innommable. C’est dans la confrontation de ce souvenir et de ce thème d’exposition (et de réflexion) qu’elle va créer un bijou d’auteur. Ce thème de « l’innommable » renvoie, pour elle, à la question de l’origine du monde mais aussi à la pierre. La pierre fait rêver, et l’intéresse aussi au niveau du toucher. Il s’agit d’opérer ici une inversion avec la bijouterie classique, de faire non pas un travail à partir de la vue, mais à partir du toucher. C’est une réflexion sur la première sensation du toucher. Elle crée donc un bijou portable, sensible, une bague à l’envers puisque la partie normalement extérieure la plus exposée au regard, se situe ici à l’intérieur avec une pierre (un petit galet) montée à l’intérieur de la main, et d’un cercle en argent assez simple.[6]

Premières conclusions

On le comprend ici, pour les praticiens les pierres sont associées à différentes formes de temporalités : le temps long (daté ou pas), l’éternité et le hors temps (ou “à travers” le temps si l’on reprend l’étymologie du mot “transgresser” proposé par le théosophe), l’histoire des historiens chevauchée par les guides de visite, un historique plus personnel lié à l’affect, à la mémoire ; on pourrait en ajouter d’autres, avec le présent du temps de travail (la critique du « manque de temps » dans l’élaboration des pièces pour le Compagnon[7] et le sculpteur[8] ; ou dans l’optique de « gagner du temps » pour l’entrepreneur[9] dans le bâtiment) ; la confrontation de l’ancien et du contemporain (dans sa nécessité pour le conservateur-administrateur du monument d’Aigues-Mortes, et dans son incompatibilité pour la guide de visite du même monument)[10] ; dans l’avenir de la pierre (avec le sculpteur et le théosophe)[11] ; et dans le dépassé (le dé-passé) pour l’entrepreneur[12] qui lui préfère le plus souvent d’autres matériaux (comme le fameux “placoplâtre”), la pharmacienne[13] qui ne l’utilise pratiquement plus dans ses préparations (avec pourtant un retour de certains produits dans le paramédical), et le professeur de chimie[14] qui explique que la chimie minérale n’existe plus comme branche de la chimie générale.[15] Les temporalités associées à la pierre sont donc nombreuses, nous verrons comment, dans un dernier billet, cette relation développe la connaissance de soi, dans la relation homme, pierre et temps…


[1] Entretien avec une adjointe technique de surveillance et d’accueil (guide de visite) au Centres des monuments nationaux, monument d’Aigues-Mortes, entretien réalisé à Calvisson (Gard, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du jeudi 2 novembre 2006 (entretien n° 19).

[2] Ibidem (souligné par moi).

[3] Entretien avec un archéologue du CNRS, Lunel Vieil (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mercredi 16 août 2006 (entretien n° 14).

[4] Voir le glossaire général de ma thèse, voir à Datation (en archéologie)

[5] Entretien avec un graveur sur pierre passionné d’astronomie / Meilleur ouvrier de France, village de Paron (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du lundi 24 avril 2006 (entretien n° 12). On a sans doute avec l’exemple du cadran solaire gravé, la caricature de la pierre comme support d’orientation dans le temps, doublé d’une orientation dans l’espace, puisque la pierre demande a être placée en fonction de mesures astronomiques précises, à l’aide d’appareils techniques.  

[6] Entretien avec une créatrice de bijoux d’auteurs (ou contemporains), Strasbourg (Bas-Rhin) / Nîmes (Gard). Entretien téléphonique du 3 septembre 2003 et rencontre (prise de notes) du 20 septembre 2003 (entretien n° 10).

[7] Entretien avec un Compagnon tailleur de pierre de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment / Meilleur ouvrier de France, village de Yrouerre (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du mercredi 7 février 2001 (entretien n° 3).

[8] Entretien avec un sculpteur sur pierre, village de Dannemoine (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du mercredi 24 janvier 2001 (entretien n° 2).  

[9] Entretien avec un entrepreneur et chef d’entreprise du bâtiment, ville de Clermont l’Hérault (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mardi 4 avril 2006 (entretien n° 11).

[10] Entretien avec l’administrateur conservateur de la cité d’Aigues-Mortes, Centre des monuments nationaux (MONUM), Monument d’Aigues-Mortes (Gard, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du jeudi 25 avril 2002, entretien n° 9, le problème est vraiment l’axe central de l’entretien ; entretien avec une adjointe technique de surveillance et d’accueil (guide de visite) au Centres des monuments nationaux, monument d’Aigues-Mortes, entretien réalisé à Calvisson (Gard, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du jeudi 2 novembre 2006 (entretien n° 19).

[11] Entretien avec un sculpteur sur pierre (et ici sa valise à projets !), village de Dannemoine (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du mercredi 24 janvier 2001 (entretien n° 2) ; et dans l’entretien avec un membre de la société de théosophie, qui parle de la pierre dans le cadre de « rondes » temporelles, avec l’idée que la pierre – des quatre règnes – va arriver le premier à une perfection, puis suivront les plantes, les animaux et les humains, dans une logique évolutive (département de l’Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du jeudi 7 septembre 2006 (entretien n° 15) ; se reporter là encore à l’ensemble de l’interview dans la thèse. On peut ajouter Guédelon, qui est projet de construction en pierre monumental sur 25 ans. 

[12] « Aujourd’hui on ne construit plus avec la pierre. » Entretien avec un entrepreneur et chef d’entreprise du bâtiment, ville de Clermont l’Hérault (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mardi 4 avril 2006 (entretien n° 11).

[13] « Moi – Si encore une fois ça a un sens, si je vous propose un thème comme “la pierre et le temps”, qu’est-ce que ça vous évoque (toujours dans le cadre de votre profession) ? Une pharmacienne – La pierre et le temps… Elle appartient au passé. Bien sûr il y a des médecines un peu parallèles, l’utilisation des sels d’or, des sels d’argent, des sels minéraux, l’homéopathie. Il y a les cataplasmes d’argile, qui est un procédé ancestral, largement remplacé par l’efficacité des anti-inflammatoires par exemple, mais encore utilisé à l’heure actuelle. Il y a cependant un retour au naturel, aux médecines douces, à l’homéopathie. Je pense aussi au lithium, en ampoules ou en pilules, produit ancien également. Mais là encore on a mieux maintenant. Ce produit est pourtant utilisé par certains individus, qui le supportent mieux que d’autres produits. Le magnésium aussi, tout dépend de la définition de la pierre que vous avez évidemment ! Mais le premier truc qui me vient à l’esprit, c’est le carbonate de calcium (calcaire), et l’argile ou le talc pour les fesses des bébés. Dans ce cas-là il n’y a pas de dates de péremption… enfin on nous a imposé des dates dernièrement, mais ce n’est absolument pas comparable à d’autres produits, qui eux ont une durée de vie plus courte. » On retrouve une nouvelle fois ce temps relativement long (date de péremption). Entretien avec une pharmacienne qui vient de monter sa pharmacie, ville d’Alès (Gard, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du lundi 30 octobre 2006 (entretien n° 18).

[14] « Oui, c’est-à-dire… la chimie minérale, ça n’existe plus. Parce que ça fait vieux de dire “la chimie minérale”. La chimie minérale s’intéressait aux minéraux, donc aux parties constitutives de la pierre par exemple, mais pas que ça… mais à part ça rien de plus… Si, la chimie s’intéresse à des pierres lorsque ce sont des cristaux purs par exemple. » Entretien avec un professeur en chimie organique à la retraite, village Le Crès (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du vendredi 13 octobre 2006 (entretien n° 16).

[15] C’est un peu un chemin inverse que proposera Yanick Lasica (consultant et co-initiateur du Conservatoire national des pierres et des marbres) – dans une logique engagée – en pronostiquant une désaffection pour la filière pierre au XXe siècle, dénonçant ensuite une réappropriation de la pierre par la connaissance intellectuelle pure (coupée du savoir-faire) : « C’est tout un pan de la transmission non écrite des savoirs et savoir-faire jusque-là assurée par les hommes de l’art qui a été ainsi amenuisé au cours du XXe siècle » (Y. Lasica, « Pierres du patrimoine européen : quel avenir pour la connaissance et le savoir-faire ? » in François Blary, Jean-Pierre Gély, Jacqueline Lorenz [sous la direction de], Pierres du patrimoine européen…op. cit., p. 437 ; pour la connaissance pure p. 436) ; proposant enfin en troisième partie d’article des solutions d’actions concrètes pour l’avenir de la filière pierre (pierres de taille et ornementales).  

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