Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

La pierre & le temps : 3ème partie, une pierre philosophique ?

Cet article fait suite à deux premières parties sur la question de la pierre et du temps dans nos sociétés contemporaines (2ème partie, 1ère partie). Nous sommes ici dans la dernière partie de cette analyse ! Si la pierre est souvent associée au temps long, voyons maintenant comment un certain nombre de praticiens de la pierre que j’ai interviewés associent le temps et la pierre à une dimension philosophique et morale, en somme, à une certaine connaissance de soi…

« Un sculpteur sur pierre – Le temps et la pierre… je crois que la pierre, et les pierreux que je rencontre c’est peut-être ce pourquoi ce sont des gens avec qui il est facile de s’entendre, la pierre apprend la modestie. Vous savez, quand vous mesurez une vie d’homme, c’est ce que j’explique parfois à des enfants, c’est cent ans environ. Des centenaires il n’y en a pas beaucoup, donc environ quatre-vingts, cent ans. Quand vous savez que les pierres avec lesquelles je travaille ici sont du Jurassique, cent cinquante millions d’années en gros, près de cent trente-cinq, cent quarante, cent cinquante, c’est la même chose, un million d’années. Mille ans, c’est dix fois cent ans. On peut encore se le représenter, mais c’est déjà abstrait. Un million d’années, c’est mille fois mille ans, c’est dix mille fois cent ans, y a plus personne qui puisse se représenter ça. Un million d’années à l’échelle de la Terre c’est rien du tout, cent cinquante millions d’années alors… donc nous… je veux dire, je deviens tout petit petit petit devant la pierre. De toute façon quand vous travaillez la pierre et que vous ouvrez une pierre, les pierres calcaires, vous avez un restant de vie, c’est une vie qui s’est figée, qui s’est fossilisée à un moment, il y a cent cinquante millions d’années. Quand vous ouvrez une pierre, cette espèce de musique, ouvrager la pierre, l’ouvrir, la découvrir, il y a effectivement quelque chose de magique. Et vous dire il y a cent cinquante millions d’années que ça s’est formé… alors on a là une notion abstraite. La chose qui parle le plus aux enfants, parce que quand on leur dit ça, cent cinquante millions d’années, “Cette pierre a vu les dinosaures !” C’est fabuleux parce que c’est une image concrète. Mais bon, la pierre et le temps, au fond, ça nous apprend à vraiment relativiser notre passage sur terre. Et vous savez moi, ma seule ambition, c’est de bien faire mon travail avec la pierre. Parce que chaque pierre est une histoire d’amour, et on reviendra à la sensualité après… un petit morceau de la vie qui sort à ce moment-là. Puis les pierres sont formées dans les mers la plupart du temps, des coraux, des restes de mammifères marins. Pas de mammifères, de petits fossiles marins, de morceaux de coquillages et autres. Mais c’est quelque chose d’extraordinaire de se rendre compte de ça. Et alors quand la pierre sent, qu’elle a cette odeur d’œuf pourri ou quoi, une odeur qui a un parfum bien particulier, que moi j’aime beaucoup, qui est une espèce de drogue et qui est là, qui éclate pour vous depuis que la Terre possède cent cinquante millions d’années. C’est un cadeau géant je veux dire, c’est magnifique ! Alors vous tombez sur un beau fossile dans la pierre, ou quelque chose de beau dans votre pierre, vous vous dites : “Ça n’a pas été ouvert avant moi depuis cent cinquante millions d’années”, c’est quelque chose d’extraordinaire. Ça relativise beaucoup les gens qui vous emmerdent avec un porte-plume, enfin vous voyez ce que je veux dire, je supporte plus… »[1] 

Paysage volcanique d’automne – vue sur le cône enneigé du stratovolcan Bolshaya Udina Volcano dans le Groupe de Volcans Klyuchevskaya. Extrême-Orient russe, péninsule du Kamchatka, Eurasie.

Je reviens ici sur ce passage que j’avais déjà en partie évoqué dans un billet précédent, explicitant le fait qu’avec ces actes de paroles, l’homme n’est plus la mesure de l’homme, mais c’est la pierre qui est chargée de cette affaire. La comparaison entre les datations géologiques et l’âge de vie humain (« je deviens tout petit petit petit devant la pierre »), entraîne par l’entremise d’un stock de connaissance spécifique (celui constitué peu à peu par la discipline géologique naissante puis affirmée et diffusée dans les collectifs d’humains), permet une certaine orientation dans le temps, mais aussi une orientation plus morale[2], plus philosophique, dans la connaissance de soi et dans ce que fait la pierre à l’homme, en mesurant le temps : « La pierre apprend la modestie ». Et plus loin dans l’entretien, le sculpteur évoquera son ancien métier, avant de faire de la sculpture à temps plein : « J’avais une belle profession, je vendais des entreprises, donc j’étais très épanoui. En plus j’étais très épanoui par les hobbies que j’avais dans la pierre, qui donne quand même une certaine sagesseÇa relativise pas mal, comment je vais le dire ? À quoi ça sert de passer son temps à faire du mal à l’autre, aux autres hommes en général ? Je parle d’homme à homme, alors qu’on voit qu’on est si petit dans l’échelle de la vie et qu’on n’en est qu’une parcelle, une toute petite petite petite, et l’on va faire ça des milliers de fois de parcelles de vie »(ibidem, p. XIII [souligné par moi]). La confrontation à la pierre relativise cette relation parfois conflictuelle (blessante) « d’homme à homme » de façon horizontale, par le biais d’une échelle des temps verticale que permet la pierre, dans laquelle l’être humain prend une place minimale : la pratique de la sculpture sur pierre qui « donne quand même une certaine sagesse », permet un relativisme tout philosophique face aux imbroglios humains (aux relations interpersonnelles parfois difficiles), voilà ce que peut faire la pierre à l’homme par l’entremise du temps : « La pierre [lui] apprend la modestie »

Tout aussi philosophique (et allégorique) sera la confrontation de l’homme à la pierre pour le membre de la franc-maçonnerie : 

« – Moi je crois qu’il y a dans le travail de la pierre pour le Franc-maçon, l’image d’un travail sur lui-même qui se fait dans l’acceptation de sa mort. Au fond, quel est le gros problème qui est posé à l’homme ? C’est la relation à l’autre, par la relation amoureuse tout d’abord, toujours problématique et par le biais de la disparition, de la rupture à l’autre, soit parce que l’autre meurt et qu’on en est témoin, soit par sa propre mort, quelque chose dont on ne peut être témoin bien entendu et dont on n’est jamais contemporain. On en pressent la finitude et on en suppute l’irréversibilité du fait même de l’exemplarité de la mort de l’autre. Et je crois qu’il y a dans le travail de la pierre une sorte de syllogisme, ou d’allégorie, d’un travail de l’acceptation de la mort, et donc, d’une certaine façon, quand vous acceptez la mort, c’est une façon d’accepter une situation éternelle, au fond une absence éternelle. Ensuite, chacun fait ce qu’il peut sinon ce qu’il veut avec la foi ou une croyance quelconque, hein ? Voilà, je crois que le lien éventuel de la pierre au temps en franc-maçonnerie, c’est d’abord parce qu’elle est le témoin du travail de l’homme dans le temps, ça c’est clair. Et en même temps, je pense qu’elle est le témoin de l’acceptation pour celui-ci, de sa propre mort. C’est ce cheminement qui, si vous voulez, moi me nourrit continûment. En ce sens elle a un lien si vous voulez avec le temps, parce que symboliquement, c’est vrai que c’est toujours la pierre que l’on mesure pour voir où en est celui qui travaille dessus, donc euh… il y a nécessairement un paramètre temporel. »[3] Pour ce membre de la franc-maçonnerie, la pierre lui sert d’allégorie : elle représente le chemin moral et spirituel qu’il doit réaliser pour se perfectionner (un trajet), de la pierre brute (choisie en carrière) au cube géométrique (« au fond, la méthode traditionnelle que tout Maçon utilise permet d’aller de ce tas-là, de cette pierre brute, à cette pierre taillée »),[4] représentant le travail sur soi (« comme le sculpteur enlève la pierre superflue qui emprisonne la vérité de son œuvre, le franc-maçon retire la gangue qui enveloppe la vérité de son être »)[5]lui permettant une acceptation de l’altérité sous le regard de cet Autre (« le but de cette tradition, comme toutes les traditions, est de rendre possible la transformation de soi dans un but de rencontre avec l’autre)[6] et l’élimination progressive de la peur quasi ontologique de sa propre disparition ou de la perte de l’autre (de la perte relationnelle et / ou dans la finitude). La pierre taillée progressivement dans ce trajet dans le temps, allégoriquement, permet de mesurer le chemin parcouru par le franc-maçon vers sa réalisation spirituelle, sous le regard des autres francs-maçons, eux-mêmes en progression (eux-mêmes des pierres allégoriques en perfectionnement), comme des témoins réciproques dans ce cheminement : la pierre allégorique (en transformation) des francs-maçons sert de mesure et d’orientation (de témoin) dans la connaissance de soi et des autres dans le temps (« je crois que le lien éventuel de la pierre au temps en franc-maçonnerie, c’est d’abord parce qu’elle est le témoin du travail de l’homme dans le temps, ça c’est clair. Et en même temps, je pense qu’elle est le témoin de l’acceptation pour celui-ci, de sa propre mort (…). En ce sens elle a un lien si vous voulez avec le temps, parce que symboliquement, c’est vrai que c’est toujours la pierre que l’on mesure pour voir où en est celui qui travaille dessus (…) » (idem).

Ici donc, la pierre ne renvoie pas seulement à une somme de temporalités, elle permet aussi par l’entremise du temps une orientation dans la connaissance de soi (ce que la pierre fait à l’homme chez le sculpteur sur pierre : elle le rend plus humble ; et la pierre comme allégorie du travail sur soi pour le franc-maçon, dans un trajet qui va vers un perfectionnement moral et spirituel) ; mais aussi une orientation dans la connaissance des autres (la pierre comme mesure dans le temps de la progression des autres et de soi, comme témoin et sous le regard des autres, pour le membre de la franc-maçonnerie ; la pierre et sa temporalité longue face à la courte vie humaine, relativisant les agitations interpersonnelles parfois blessantes des humains, pour le sculpteur sur pierre).

Maintenant, si l’on est attentif à cette diversité de temporalités que suggère la pierre pour les praticiens, on perçoit une conception de la pierre associée à des temporalités souvent très longues (datées, chiffrées, tellement longues qu’elles en deviennent abstraites, intemporelles, éternelles, en rapport à l’histoire, au passé, au dépassé, à la mémoire personnelle, aux temporalités géologiques, etc.) ; même l’évocation du temps de travail suppose une certaine durée, comme le rappelle le Compagnon tailleur de pierre : « Ça se mérite, c’est long. Il faut du temps pour être tailleur de pierre, c’est tellement compliqué, t’as pas le droit à l’erreur ».[7] Et si l’on reprend les travaux des sociologues, anthropologues, philosophes qui s’efforcent de penser notre période, la plupart d’entre eux évoquent, a contrario, des temporalités accélérées dominantes comme temps global de notre fin de XXe siècle et de ce début de XXIe siècle : Georges Balandier expliquera par exemple le décalage de plus en plus important entre la construction de la pensée intellectuelle qui demande du temps et la surmodernité et ses accélérations et changements rapides[8] ; le sociologue William Grossin proposera, quant à lui, une écologie du temps comme il y a une écologie environnementale, constatant les ravages des temporalités accélérées sur l’être humain[9] ; Marc Augé évoquera l’idéologie du présent avec trois expériences simultanées que sont le temps contemporain, le temps de l’accélération et celui de l’oubli[10] ; Gilles Lipovetsky parlera à son tour de Temps hypermodernes et accélérés[11] et Zygmunt Bauman de la vitesse de la vie liquide, dans une modernité qui l’est tout autant[12] ; enfin, Jean Baudrillard – parmi tant d’autres auteurs – écrira dès les années 1970 : « Nous vivons le temps des objets : je veux dire que nous vivons à leur rythme et selon leur succession incessante. C’est nous qui les regardons aujourd’hui naître, s’accomplir et mourir alors que, dans toutes les civilisations antérieures, c’étaient les objets, instruments et monuments pérennes, qui survivaient aux générations d’hommes. »[13] Se pourrait-il – et cette supposition restera ici une hypothèse – que cette question de savoir comment peut-on adorer la pierre au XXIe siècle ?, trouve un élément de réponse dans cette différence (ce décalage) entre des temporalités accélérées vécues par les collectifs d’humains et cette association (toute dissemblable) de la pierre à un temps long, au passé, à l’intemporel, à une éternité, à des échelles géologiques importantes, etc. ? Tout en sachant que, pour la première fois sans doute de leur histoire, les collectifs d’humains contemporains rencontrent un problème (assez généralisé et autre que philosophique) avec le temps, comme le rappelle si bien Georges Balandier.[14] L’homme contemporain solliciterait-il la pierre, pour partie, en raison de son association à un temps long, lui qui se trouve en confrontation avec des temporalités de plus en plus rapides, changeantes ? La pierre aurait-elle cette fonction apaisante ? 


[1] Entretien avec un sculpteur sur pierre, village de Dannemoine (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du mercredi 24 janvier 2001 (entretien n° 2 ; passages soulignés par moi).

[2] La dimension morale de l’activité humaine sera d’ailleurs investiguée non pas seulement par la discipline sociologique, mais également (plus récemment ?) par la discipline anthropologique (voir par ex. La morale, Terrain, n° 48, février 2007, Paris, Maison des sciences de l’homme / Ministère de la Culture et de la Communication, 173 p. [Et surtout l’introduction de ce numéro par Nicolas Baumard et Dan Sperber, « La morale », pp. 5-12]). 

[3] Entretien avec un membre de la franc-maçonnerie (le Droit Humain) et qui pratique la sculpture, Montpellier (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du lundi 23 octobre 2006 (entretien n° 17). Pour une approche de la définition de la pierre franc-maçonnique chez cet acteur, voir les pp. 153-158 dans la première partie de cette thèse ; la pierre est une allégorie de l’homme travaillant sur lui-même.  

[4] Ibidem, CXLIII. 

[5] Idem, p. CXLIV.

[6] Idem, p. CXLII.

[7] Entretien avec un Compagnon tailleur de pierre de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment / Meilleur ouvrier de France, village de Yrouerre (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du mercredi 7 février 2001, annexe -A-, p. XXV (entretien n° 3).

[8] Ce sera justement pour lui le nouvel enjeu de sa sociologie dynamique et de l’anthropologie que de comprendre ces nouveaux nouveaux mondes en émergences rapides (les biotechnologies, les nouveaux systèmes informatiques et virtuels, etc.), créés par l’homme et dont la puissance et l’autonomie échappent même à leurs créateurs, ce que Georges Balandier proposera d’analyser par ex. dans Le grand système et Le grand dérangement (G. Balandier, Le grand systèmeop. cit., 274 p. ; G. Balandier, Le grand dérangement, Paris, Presses Universitaires de France, 2005, 119 p.).   

[9] William Grossin, Pour une science des tempsIntroduction à l’écologie temporelle, Toulouse, Octares Éditions, coll. « Travail », 1996, 268 p. Voir différemment les analyses de Nicole Aubert, Le culte de l’urgenceLa société malade du temps, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2003, 375 p. 

[10] Raphaël Bessis, Dialogue avec Marc Augé…op. cit., pp. 86-98. 

[11] Gilles Lipovetsky, Sébastien Charles, Les temps hypermodernesop. cit., p. 110 et suivantes.

[12] « La vie liquide et la modernité liquide sont intimement liées. La vie liquide est celle que l’on a tendance à vivre dans une société moderne liquide. Une société moderne liquide est celle où les conditions dans lesquelles ses membres agissent changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et en routines (…). La vie liquide, tout comme la société moderne liquide, ne peut conserver sa forme ni rester sur la bonne trajectoire longtemps » (Zygmunt Bauman, La vie liquide, traduction de l’anglais par Christophe Rosson, Rodez [France], La Rouergue / Chambon, coll. « Essai / Les incorrects », 2006 [édition originale en langue anglaise en 2005, Liquid Life], p. 7. 

[13] Jean Baudrillard, La société de…op. cit., p. 18.

[14] « La société surmoderne, la société actuelle, est celle du mouvement continuel, des changements rapides, des temporalités accélérées. Dans celle-ci le temps fait problème. En témoignent les enquêtes empiriques montrant, jusqu’à ces dernières années, que les Français considéraient la question de leur rapport au temps, de la gestion de leur temps particulier, comme posant des problèmes réels. Preuve, s’il en est besoin, qu’il apparaît à la fois une transformation majeure dans les relations à la temporalité et des difficultés éprouvées à s’accorder aux temps sociaux propres à la surmodernité » (G. Balandier, art. cit., p. 324 [dans Civilisés, dit-on]). (Passage cité pour partie dans l’introduction de cette thèse).  

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