Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

La pierre contemporaine & la valeur de beauté

A partir d’une série d’interviews avec des praticiens de la pierre, la valeur de beauté de la pierre apparait spontanément et sous différentes formes. Ce billet en propose la lecture.

Un entrepreneur en bâtiment reconnaîtra à la pierre une certaine beauté, dans la mesure où l’homme participe de sa mise en valeur : « Un entrepreneur – L’extérieur de la maison généralement, aujourd’hui pareil, on revient un peu à l’ancienne euh… si on veut une maison un peu stylée, qui a de belles pierres, on va faire ressortir les pierres, mais par contre c’est beaucoup plus cher. »[1] Dans cette première conception, la pierre devient belle à partir du moment où on la rend telle, en la travaillant, en la décroûtant, en la mettant en valeur.

Une deuxième conception viendra tout de suite après dans l’entretien – assez différente – lorsque le chef d’entreprise raconte (sur un mode expériencé) la rénovation d’une maison ancienne : « C’était une vieille grange, qui avait du style parce que toutes les pierres d’angle, tout ça, c’était en pierre. En pierre, mais en belle pierre avec des gros blocs, dans chaque angle, toutes les entrées, les voûtes, tout ça, c’était fait en pierre de taille ».[2] Cette deuxième conception de la beauté attachée aux pierres se distingue de la précédente parce qu’elle énonce l’existence de belles pierres dans un contexte singulier (« en pierre, mais en belle pierre avec des gros blocs (…), c’était fait en pierre de taille »), ce qui présuppose sans doute de façon indirecte l’existence de moins belles pierres que ces belles-là. On n’est plus dans une beauté qui apparaîtrait sous l’action de l’homme (en décroûtant par exemple une façade), mais plutôt dans une distinction plus tranchée entre de belles pierres et sans doute de moins esthétiques : c’est parce qu’il y a une qualification d’une pierre singulière comme particulièrement belle (dans un récit expériencé), que d’autres peuvent l’être moins ou même encore plus. Enfin, notre entrepreneur évoquera un troisième type de beauté, en qualifiant la pierre de « petite plus-value [qui] a son charme », avec l’ex. d’un type de construction en pierre, actuelle, réalisée à partir de blocs de grandes dimensions dont le rapport qualité / prix lui semble intéressant : 

« – Et de plus en plus, comme dans les zones à côté là, ou dans les maisons pour les mairies, on met des blocs qui font deux mètres de long par un mètre de haut, sur à peu près quarante centimètres (je pense qu’elle fait à peu près quarante la pierre), qu’on emboîte comme des legos. En fait ça pèse peut-être aux alentours de deux tonnes, deux tonnes et demie à peu près, chaque bloc de pierre… et donc elle se tient [la pierre] par elle-même et euh… on les pose, comme on le faisait pour les pyramides, et donc il n’y a pas d’enduit intérieur, ni d’enduit extérieur. Par l’épaisseur de la pierre ça devient isolant, et ça se pose comme des legos. Moi – Et ça sert à quoi, à faire une construction ? Un entrepreneur – Oui, aujourd’hui on fait une construction avec ça. On le fait dans une zone artisanale. Tu vois ça en ce moment (en partant tu regardes), de grosses pierres qui s’imbriquent les unes dans les autres quoi. C’est parce que c’est moins cher, sinon on le ferait pas quoi. Et on économise, voilà, et on économise une fois de plus, l’isolant avec le placoplâtre, on économise l’enduit de façade. Donc en faisant… on compte plus qu’avant, en faisant les plus et les moins, euh… la petite plus-value a son charme, hein ? Parce qu’on construit dans de la pierre quoi » (idem, pp. XCII-XCIII [souligné par moi]). Dans cette troisième version, c’est la pierre, par elle-même et comme matière particulière qui « a son charme »« parce qu’on construit dans de la pierre ». La pierre apparaît donc comme belle-en-soi (comme matière singulière), embellie lorsque l’homme la met en valeur par son action, enfin plus indirectement dans une distinction où elle est plus ou moins belle (et même peut-être même carrément inesthétique).[3]

1. Ce que nature laisse imparfait l’art le parachève…

L’entretien avec le joaillier baignera d’esthétique, plutôt dans la première logique (d’embellissement de mains d’homme) : « Les pierres précieuses c’est fascinant. C’est en fait l’association d’un produit de la nature vraiment unique et l’apport du savoir-faire de l’homme pour embellir cette matière. »[4] Mais elle peut aussi se passer de l’intervention du joaillier qui monte les bijoux : « Et après il y a aussi les pierres qui me séduisent. C’est-à-dire s’il y a un marchand de pierres, qui me présente sa collection, et là il y a des pierres qui me séduisent. Alors en fonction des budgets évidemment ! Bon, y a toujours un rapport à l’argent. Alors donc il y a des pierres qui me séduisent, et quand j’achète ces pierres, je ne sais pas ce que je vais en faire. La pierre est belle par elle-même. Elle est belle, elle pourrait rester dans une vitrine. Et cette pierre je l’achète, et je n’ai aucune précipitation pour la monter. J’attends de trouver la meilleure façon de la monter. Mais c’est vrai que j’ai envie de la garder en tant que pierre… euh, y a rien de hâtif. Y a rien de hâtif, j’ai quelques exemples de pierres là, que j’ai achetées il y a quelques années, qui sont jolies, et j’ai un peu envie d’en profiter en fait avant de les revendre [rire]… Même si je les vois pas parce qu’elles sont enfermées. Mais en fait je les regarde, mais… c’est un plaisir d’avoir entre ses mains… Alors c’est aussi bien une pierre que j’achète qu’aussi bien une pierre qui est confiée par un client (et qui a beaucoup de cachet). C’est un plaisir de l’avoir à soi, que ce soit une heure ou une semaine, ou un peu plus longtemps »[5] ; et plus loin dans l’entretien lorsqu’il explique : « Les pierres, il y a un côté vif, il faut qu’elles dégagent un côté vivant, euh… il ne faut pas qu’elles soient ternes, faut pas qu’elles soient nuageuses, il faut qu’elles soient vives. Il vaut mieux (comme je dis souvent) une petite pierre vivante, qu’une plus grosse complètement éteinte. Il y a un côté de séduction comme je vous le disais, euh… et puis il y a un rapport aussi au budget, puisqu’il y a des pierres qui me plaisent mais qui sont hors de ma portée » (ibidem, p. CLXXXIX). À la beauté de la pierre (« la pierre est belle par elle-même ») – même si elle n’arrive jamais chez le joaillier brute mais déjà taillée par d’autres praticiens – s’associe la notion de plaisir, de séduction, et ce côté vif, vivant (« il faut qu’elles soient vives ») de la pierre : « Il vaut mieux, comme je dis souvent, une petite pierre vivante, qu’une plus grosse complètement éteinte » (idem). Il résumera parfaitement la chose lorsqu’il dira : « Nous, on reste dans un métier où la beauté reste la priorité » (idem, p. CXCIII). 

Maison Carré, Nîmes, photo : Emmanuel Gleyze

2. Une pierre belle en soi

Mais la pierre peut très bien être belle par elle-même (c’est la troisième version, la pierre belle-en-soi), sans degré ni distinction, ni l’intervention de l’homme, ce que relève par exemple (sans doute) ce test d’associations d’idées : « Moi –Si je vous dis par rapport à votre profession le mot “pierre”, la matière, qu’est-ce qui vous vient à l’esprit, un peu spontanément ? Trois mots ou trois expressions… Une adjointe technique de surveillance et d’accueil – Euh… la pierre, “toucher la pierre”. Nous le monument il est là, il est palpable, on peut peut-être pas le toucher comme ça mais il est là, il est bien palpable. Donc euh… la pierre, c’est aussi “beau” la pierre, c’est sûr c’est beau. Et puis c’est “noble” aussi la pierre. Voilà. »[6] Et plus loin dans l’entretien, lorsque j’évoque avec elle la question de la pierre et du protestantisme (elle est, je le rappelle, de confession protestante, son fils présent dans la pièce l’est tout autant, il intervient ensuite), elle ne trouve pas de lien entre ces deux aspects, puis me dit : 

« – Oui, au sujet du lien entre la pierre et le protestantisme, je disais que la pierre ça peut enfermer. Sur le monument, la pierre je la trouve belle, mais je ne la trouve pas sacrée. La trouver belle, et sacrée, ce n’est pas la même chose ! On peut trouver les choses belles mais pas sacrées. 

Son fils (il est dans la pièce, faisant des papiers, puis il intervient) – Parce que dans le protestantisme, y a pas vraiment de cloisonnements des lieux sacrés. La Terre entière est la Création, on n’a pas de cloisonnement des…

Une adjointe technique de surveillance et d’accueil – Par exemple cette pièce, c’est exactement pareil, on a des pierres, on en jouit, mais si on n’en avait pas, on s’en passerait. Et en plus de ça elle nous est prêtée [par le Créateur ?], on en jouit par le regard, c’est à nous parce que voilà, mais… ça nous est prêté les choses » (ibidem, p. CLXVII). On perçoit toute la distance affichée entre le sentiment esthétique (éprouvé) d’abord évoqué au sujet de la pierre et par rapport au monument (dans un premier registre), et toute la distance qu’ils mettent tous les deux avec la pierre ensuite par le registre religieux (dans un second registre), l’important étant plus la liberté de conscience que les objets, les choses, les matières comme la pierre et même les personnes individuelles, comme l’exprime la suite directe de l’interview : 

« Son fils – Et pour le mot “résister” gravé dans la pierre [“Register” : graffiti attribué (sans aucune preuve d’ailleurs) à Marie Durand, protestante enfermée au XVIIIe siècle pendant trente-six ans, et qui est gravé sur la margelle de l’ouverture annulaire de la salle haute de la tour de Constance du monument d’Aigues-Mortes], euh… 

Une adjointe technique de surveillance et d’accueil – C’est plus gravé en nous que gravé dans la pierre…

Son fils – Oui. C’est plus un symbole de l’extériorisation que cette femme avait dans sa tête que…

Moi [sur le ton de la plaisanterie] – Enfin, je vous rappelle qu’on sait pas si c’est elle ou pas…

Son fils – Ah oui ! Mais même le mythe n’a pas d’importance en soi, parce qu’elle n’a rien de sacré dans le protestantisme, c’est une femme comme nous, qui avait la foi. Ce qui est intéressant c’est comment elle a projeté son intériorité sur de la pierre, pour essayer d’emmener les autres avec elle. Ça c’est le plus intéressant. Le fait qu’après elle ait marqué dans la pierre c’est… avec ses ongles, c’est qu’elle a donné de sa chair, euh… d’elle-même, pour graver ce… et c’est en fait intéressant qu’elle l’ait fait avec son corps, et pas avec une branche ou autre, pour revenir sur ce mythe-là » (idem, pp. CLVII-CLVIII). (On retrouve sans doute ici en toile de fond, la logique de l’attention à l’interprétation du texte [la liberté de conscience] et la méfiance face à tout ce qui pourrait enfermer cette conscience, les icônes, les images, une adoration des choses… propre sans doute à une forme de protestantisme). Les registres sont distincts, l’aspect religieux recadre la beauté associée à la pierre, permettant une distance face à une emprise possible du sentiment esthétique, la beauté de la pierre est à la fois affirmée et mise à distance par le biais du sentiment religieux, dans un déplacement et suite à mes questions qui interrogent d’abord la profession de l’interviewée, puis son rapport au religieux.

3. Une beauté en fonction de la singularité

L’architecte-urbaniste, lui, se situera plutôt dans la deuxième acception de la beauté, celle qui distingue les pierres en fonction de leur beauté en les singularisant (avec ce passage déjà évoqué avec l’usage fonctionnel de la pierre) : « La belle pierre, la bonne pierre a toujours été utilisée pour des monuments prestigieux. Donc si on regarde le patrimoine, on a des monuments en pierre qui ont perduré dans l’histoire, ce sont des monuments qui ont été bien construits, avec de la bonne pierre, bon euh… ce sont nos monuments romans par exemple, en général on allait chercher des pierres de bonnes qualités, et ça a permis une survie, pendant que les masures des paysans qui étaient autour, elles, étaient construites de bric et de broc, très souvent en pans de bois, ou en moellons médiocres et autres, et ça ne tenait pas très longtemps. Donc en fait, on voit bien que la belle architecture de pierre nécessite un bon matériau, et ensuite de bonnes qualités de mise en œuvre, donc ça coûte cher ».[7] La beauté est associé à la « bonne pierre », des pierres de « bonnes qualités », distinctes des « moellons médiocres », moins durables, mais aussi par de « bonnes qualités de mise en œuvre » qui feront la « belle architecture de pierre » (on retrouve ici la première conception par la main de l’homme ; la première et la deuxième conceptions étant ici associées). La distinction se fera aussi à partir de cette mode des façades en pierres apparentes, alors que les encadrements de fenêtres, de portes, etc. de ces mêmes façades sont négligés étant pourtant réalisés dans un matériau « de meilleure qualité » (à « valeur ajoutée ») : 

« Les gens par le passé faisaient des enduits sur les maisons. Ce qui est normal, parce que des constructions qui sont faites avec des moellons (qui est un matériau très médiocre), montés avec des mortiers de chaux (qui sont eux-mêmes très médiocres), font donc des murs sans enduits de cinquante centimètres [d’épaisseur] qui ne sont pas étanches ! Et donc pour arriver à ce que les maisons soient correctement protégées du dehors, on a toujours fait des enduits. On ne le faisait pas pour l’écurie ou la remise parce que c’était pas la peine, la vache n’en avait pas besoin (enfin, le cheval !), et donc c’est vrai qu’on a vu depuis une vingtaine d’années des gens détruire les enduits anciens pour laisser du moellon apparent. Si on prenait une image moderne on dirait : “Du querron apparent” ! C’est comme si vous aviez une maison en aggloméré qui se monte et que vous la laissiez telle quelle. C’était la même chose puisque c’était le matériau de l’époque, c’était le matériau le moins cher de l’époque, et donc le plus facile à utiliser. Et ça c’est une réelle pratique, que les gens emploient en toute honnêteté, hein ? C’est vrai, ils croient bien faire de remettre en l’état le patrimoine. Mais c’est assez amusant de voir comment ces mêmes personnes qui vont dépenser de l’argent pour rejointer soigneusement et de façon un peu trop voyante, entre ces moellons qui sont un peu médiocres, qui n’ont pas vraiment de formes, sont assez rétifs à l’idée qu’ils pourraient payer un tailleur de pierre pour restaurer les encadrements de fenêtres, qui eux, sont en pierre [on notera cette distinction qui suppose que les moellons ne sont pas de la pierre, sous-entendu de la pierre de qualité]. Et c’est là aussi que l’on voit comment le matériau qui a de la valeur (qui est d’autre part un matériau de meilleure qualité parce que pour faire un encadrement de fenêtre il fallait avoir de la bonne pierre), qui est un matériau sur lequel il y a de la valeur ajoutée, puisqu’il a fallu faire intervenir un tailleur de pierre pour lui donner sa forme, eh bien il a moins de valeur aux yeux des gens que du vulgaire moellon ramassé dans les champs, voilà. Et ça, ça fait partie effectivement des inversions de sens donc, que l’on peut trouver fréquemment. Donc on se bagarre beaucoup (enfin là où l’on peut), pour éviter ces décroûtages, et moi j’ai mis au point… j’ai repris des opérations sur des façades dans des villages, en mettant en place des aides destinées à la réfection des enduits de façade, avec des règles assez précises qui reposent sur l’utilisation de la chaux. Avec la chaux, on est très proche de la pierre puisque c’est du bicarbonate de calcium, c’est de la pierre qui a été calcinée, broyée, éteinte, et on retrouve le cycle du calcaire… ».[8]

Ici, et quel que soit le point de vue adopté, la mise en valeur de l’existant est double, d’abord par une mise en valeur du bâtiment en faisant apparaître les pierres des façades (soit en décroûtant les façades, soit en faisant intervenir le corps des tailleurs de pierre pour retailler et restaurer les encadrements), ensuite par une mise en valeur un peu différente qui en fait sollicite et fabrique des valeurs (« la valeur ajoutée » du matériau pour l’architecte urbaniste ou le « moins de valeur aux yeux des gens » de ces encadrements de façades dévalués par rapport aux moellons qui ne demandent aucune intervention des tailleurs de pierre) : « Et c’est là aussi que l’on voit comment le matériau qui a de la valeur (qui est d’autre part un matériau de meilleure qualité parce que pour faire un encadrement de fenêtre il fallait avoir de la bonne pierre), qui est un matériau sur lequel il y a de la valeur ajoutée, puisqu’il a fallu faire intervenir un tailleur de pierre pour lui donner sa forme, eh bien il a moins de valeur aux yeux des gens que du vulgaire moellon ramassé dans les champs, voilà. Et ça, ça fait partie effectivement des inversions de sens donc, que l’on peut trouver fréquemment » (idem). La friction avec la pierre sollicite la valeur beauté de trois façons différentes : d’abord par le biais de la main de l’homme, l’homme valorise par sa main et ses outils la pierre qui devient alors belle ; ensuite, les collectifs d’humains distinguent des pierres plus ou moins belles, des degrés de beauté, une distinction entre les différentes pierres (les moellons médiocres et la pierre de qualité par exemple) ; enfin, dans une vision plus ontologique, la pierre est belle-en-soi, de toute éternité ! Ces trois types de beauté sont parfois et souvent enchâssés dans un même discours (l’entrepreneur et chef d’entreprise dans le bâtiment évoquera les trois types de beauté en l’espace de quelques minutes) si bien qu’il est parfois difficile de les distinguer précisément. 

4. Les autres valeurs sollicitées

La valeur beauté n’est évidement pas la seule sollicitée et associée à la pierre par les praticiens (bien qu’elle soit apparue assez spontanément, sans que je pose la question de façon directe dans ces entretiens, dans 10 entretiens au moins sur 27), aussi j’évoquerai ici rapidement d’autre valeurs, tout en reconnaissant qu’il faudrait une enquête spécifique sur cette question (une autre thèse peut-être ?) pour démêler précisément la variété de ces valeurs et leur axiologie au regard de la pierre (la valeur d’authenticité est sans doute largement sous-jacente à beaucoup d’entretiens, la singularité chez le graveur et ses cadrans solaires et le joaillier et ses pierres précieuses montées, l’ancienneté dans certaines réponses à la question du temps et de la pierre, etc.). Par exemple, dans une association au passé lorsque le fils de la guide de visite du monument d’Aigues-Mortes annonce : « Pour moi, la pierre dans le monument est en quelque sorte la preuve concrète de l’existence de sociétés différentes de la nôtre. Dans une société où l’on vit toujours au présent, voire dans le futur, et où les sociétés passées pour nous n’existent pas, ou sont très caricaturales, ce sont les traces d’une façon de penser et d’une façon d’être avec des valeurs parfois différentes… ».[9] Dans un désir de rusticité pour les clients du graveur sur pierre : « Moi − Et au niveau un peu plus pratique, vous me parliez de techniques, qu’est-ce que vous pourriez me dire sur la pratique ? Est-ce que vous auriez un exemple concret de quelque chose que vous auriez fait il n’y a pas longtemps ? Enfin j’imagine que…

Maison Carré Nîmes en reflet dans Carré d’Art, musée d’art contemporain, Nîmes, photo : Emmanuel Gleyze

Un graveur sur pierre – Ben là, j’en ai, je vais vous montrer. [Nous changeons de pièce, nous passons dans son atelier / garage, il me montre des cadrans solaires]. Donc celui-là il s’en va au Morvan, celui-là il va partir dans une autre région encore. L’orientation du mur [il me montre], la latitude, la longitude, vous voyez comme à chaque fois ils sont différents, ce sont des pièces uniques. Donc là j’en ai un justement à faire. Là il voulait des trous dans la pierre, pour que ça fasse très rustique, et je vais m’amuser justement à graver ça, avec les trous ça va pas être…

Moi − Qu’est-ce que vous pensez du fait que ces gens veuillent absolument que ça fasse “rustique” ?

Un graveur sur pierre – Ah ben, les gens, la clientèle, en tout cas la grande majorité, ils ont un rapport, le cadran solaire quand je le livre ou quand ils viennent le chercher, il y a un rapport affectif qui se fait déjà avec le cadran. »[10]

Mais aussi en évoquant les racines (dans une association entre le temps et la pierre) pour l’administrateur-conservateur du site d’Aigues-Mortes (p. LXXVIII) ; l’ancienneté pour l’entrepreneur dans le bâtiment (pp. XCI-XCII) ; la valeur de fondement pour le Compagnon et le franc-maçon (respectivement pp. XXX et CXLI) ; de solidité de l’Église pour l’abbé de la cathédrale d’Auxerre et de fondation (p. LXVII) ; de noblesse pour le membre de la société de théosophie et pour la guide de visite au monument d’Aigues-Mortes (respectivement pp. CXXXV et CLV) ; d’héritage pour le même théosophe (p. CXXVII) ; d’authenticité, de « vérité du matériau » ou de « valeur des encadrements en pierre » pour l’architecte-urbaniste (respectivement pp. CLXXXI et CLXXXII) ; enfin, le spéléologue avec une valeur s’approchant de la pureté sous-jacente des mondes souterrains : 

« Un spéléologue – On fait des choses là-bas dessous qu’on se permettrait pas de faire là. Je me rappelle de certaines cavités de la région d’Alès [Gard, France], où tu te retrouves dans des états complètement lamentables, tu passes dans de l’eau boueuse, dans de la boue liquide en fait, tu en as de partout ! Tu as des slips et des chaussettes rien que pour la spéléo, que tu laves, mais qui resteront toujours couleur terre, tu es crade complètement. Ce n’est pas que ça nous plaît, mais c’est que ça ne nous gêne pas. 

Sa femme (spéléologue aussi) [Elle nous a rejoints depuis quelques minutes] – C’est un petit monde.

Un spéléologue – Tu dis que c’est un petit monde, non, c’est un grand monde…

Sa femme (spéléologue aussi) – Non, mais c’est un monde à part.

Un spéléologue – Qui reste bien propre, qui reste encore naturel, qui reste encore… bon, tu auras toujours malheureusement de tout, tout le temps, hein ? Je veux dire, les dernières cavités qu’on a eu faites, ça a été pour retrouver des traces d’hydrocarbures, etc. Malheureusement il y a ça aussi, ça existe. Alors, c’est un monde qui est très fragile, mais c’est un monde qui reste très naturel. Il n’y a pas de bruit, c’est un endroit en fait, où tu as la possibilité de voir et de comprendre ce qu’est l’obscurité, la vraie, et ce qu’est le silence. »[11]   

5. Conclusion

La valeur de beauté se combine avec d’autres valeurs associées à la pierre. Il faudrait bien sûr développer tout cela beaucoup plus, en contexte, avec une enquête spécifique sur la question et une argumentation serrée, ce qui pourrait se faire sans doute dans des travaux à venir[12]

Alpes, photo : Emmanuel Gleyze

[1] Entretien avec un entrepreneur et chef d’entreprise du bâtiment, ville de Clermont l’Hérault (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mardi 4 avril 2006, annexe -A-, p. XC (entretien n° 11). Voir également sur cette problématique de la rénovation (dans un cadre cette fois strictement patrimonial) l’ethnologue Nathalie Ortar, « Restaurer sa maison à l’ombre d’un patrimoine » in Maria Gravari-Barbas (sous la direction de), Habiter le patrimoineEnjeux, approches, vécu, Rennes (France), Presses Universitaires de Rennes, 2004, pp. 41-50 (plus particulièrement pp. 44-45 sur la question des pierres apparentes). Voir aussi, de façon plus générale sur le cadre bâti et le sentiment esthétique, l’enquête menée par Annie Guedez sur la maison rurale landaise, « La “belle maison” dans la Grande Lande » in Véronique Nahoum-Grappe et Odile Vincent (sous la direction de), Le goût des…op. cit., pp. 49-65. Enfin, se reporter à l’annexe -D-, avec un exemple photographique (photo 4) de l’utilisation de la pierre apparente en façade.

[2] Idem, p. XCI.

[3] C’est la distinction que fera l’ingénieur spécialisé en génie rural lorsqu’il m’explique qu’en rivière, on a la possibilité de faire un maintien des berges avec de gros enrochements, tout en reconnaissant que « c’est pas très esthétique » ; et à l’inverse, lorsqu’il évoquera un autre aménagement de berge (sur un mode expériencé) où l’on entre dans une esthétique désirée plus globale, du lieu lui-même : « – Un exemple de protection de berge, j’en ai un à Poilly-sur-Serein. C’est plutôt une petite retenue, c’est plutôt esthétique, pour maintenir de l’eau autour de… parce qu’il y a tout un aménagement autour du pont. Moi – Donc là, c’est dans un but esthétique ? Un technicien en génie rural – Esthétique, c’est pour maintenir un niveau d’eau. Le Serein c’est une rivière qui est spéciale. Si vous voulez pour le Serein, il y a une série de barrages qui maintiennent l’eau, sinon l’été il ne coule quasiment pas. Et donc, à ce niveau là, il n’y a pas vraiment de barrages qui maintiennent l’eau dessous, parce que le barrage est en amont, le vrai barrage. Eux ils ont fait un petit barrage de rien du tout, de trente centimètres à tout casser, pour maintenir le niveau d’eau. Moi – C’est la mairie qui a demandé ça ? Un technicien en génie rural – C’est… En fait, pour gérer la rivière du Serein, les communes riveraines se sont associées en syndicat, le Syndicat intercommunal d’aménagement de la vallée du Serein » (entretien avec un technicien des services du Ministère de l’agriculture, spécialisé en génie rural, à la Direction Départementale de l’Agriculture et de la Forêt [DDAF], Auxerre [Yonne, Bourgogne, France]. Rencontre du jeudi 29 mars 2001, annexe -A-, p. LIV pour les deux extraits [entretien n° 5]).

[4] Entretien avec un joaillier créateur rue de l’Argenterie, ville de Montpellier (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du lundi 4 décembre 2006, annexe -A-, p. CLXXXVIII (entretien n° 22 [passage déjà cité dans un autre contexte]). Et plus loin : « Mais c’est vrai que pour les pierres précieuses, c’est plus le côté artistique, l’art, l’art d’embellir ce que la nature nous propose » (ibidem). C’est cette même logique (de la première conception) qu’évoquera le graveur sur pierre : « Même si on veut faire quelque chose de beau actuellement, c’est en pierre encore », avec cette idée de « faire quelque chose de beau » (entretien avec un graveur sur pierre passionné d’astronomie / Meilleur ouvrier de France, village de Paron [Yonne, Bourgogne, France]. Rencontre du lundi 24 avril 2006, annexe -A-, p. C [entretien n° 12]).

[5] Entretien avec un joaillier créateur rue de l’Argenterie, ville de Montpellier (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du lundi 4 décembre 2006, annexe -A-, pp. CLXXXVIII-CLXXXIX (entretien n° 22). Cette idée d’une pierre confiée par un client et « qui a beaucoup de cachet », suppose là encore que d’autres en ont moins : on se retrouve dans la deuxième conception de la beauté, d’une distinction entre le beau et le moins beau. En fait les conceptions sont parfois liées, par ex. entre une première (la main de l’homme embellie la pierre) et la deuxième (la qualification d’une pierre singulière présuppose d’autres pierres comme moins belles ou plus belles encore) : « – Alors moi, j’ai deux aspects dans mon travail, il y a ce qu’on me confie, en première partie. Une personne me propose un bijou, par exemple un bijou démodé, avec une bonne base, c’est-à-dire une belle pierre, une monture usée, démodée donc. Et donc en fait, il faut reproposer un travail, de remise en valeur de la pierre, avec les tendances actuelles » (ibidem, p. CLXXXVIII). La beauté équivaut d’abord à « une bonne base » qui présuppose des pierres qui sont moins “basiques” (deuxième conception), et puis la « remise en valeur des pierres » qui suppose l’embellissement de la déjà « belle pierre » par l’homme, les deux aspects sont intriqués (première conception de la beauté).   

[6] Entretien avec une adjointe technique de surveillance et d’accueil (guide de visite) au Centre des monuments nationaux (Monum), monument d’Aigues-Mortes (Gard, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du jeudi 2 novembre 2006, annexe -A-, p. CLV (entretien n° 19). La géologue que j’interroge aura le même réflexe, associant la pierre à la « beauté » (dans un même test d’associations d’idées) : entretien avec une géologue de l’équipe Pierre et monuments à Montpellier II, à la Faculté des sciences (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mardi 21 novembre 2006, annexe -A-, p. CLXXIII (entretien n° 20).

[7] Entretien avec un architecte-urbaniste, village de Vendémian (Hérault, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du mardi 21 novembre 2006, annexe -A-, p. CLXXXIII (entretien n° 21).

[8] Ibidem, pp. CLXXXII-CLXXXIII (voir également p. CLXXXVI où la beauté est associée à la qualité et à la dureté, pour des encadrements de fenêtres). 

[9] Entretien avec une adjointe technique de surveillance et d’accueil (guide de visite) au Centres des monuments nationaux (et son fils qui nous rejoint et participe au débat en fin d’interview), monument d’Aigues-Mortes, entretien réalisé à Calvisson (Gard, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du jeudi 2 novembre 2006, annexe -A-, p. CLXIV (entretien n° 19).

[10] Entretien avec un graveur sur pierre passionné d’astronomie / Meilleur ouvrier de France, village de Paron (Yonne, Bourgogne, France). Rencontre du lundi 24 avril 2006, annexe -A-, pp. CI-CII (entretien n° 12).

[11] Entretien avec un champion du monde de descente en profondeur (spéléologie), Nîmes (Gard, Languedoc-Roussillon, France). Rencontre du lundi 4 décembre 2006, annexe -A-, pp. CCI-CCII (entretien n° 23). (Souligné par moi).

[12] Ce qu’a réalisé Nathalie Heinich au sujet du patrimoine, en laissant émerger les valeurs de beauté, d’authenticité, d’ancienneté et de singularité (N. Heinich, La fabrique du…op. cit.). 

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