Pierres de Rêves : le blog d'Emmanuel GLEYZE

« Reste à étudier la nature des pierres, domaine où se manifeste le mieux la folie des mœurs humaines... » Pline L'Ancien, Histoire naturelle.

Controverses sur l’origine des pierres : partie 1. Les pierres qui poussent…

Fossile

Ce billet a pour finalité de réfléchir à nos conceptions contemporaines, évidentes, de l’origine des pierres et d’en remonter la chronologie. Nos conceptions ne sont pas si évidentes que ça, finalement ! Mon histoire commence en 1973, dans les terres semi-arides de l’Azerbaïdjan…

Au sud-est du mont Ararat

Année 1973, dans les terres semi-arides de l’Azerbaïdjan iranien, au sud-est du mont Ararat : Jean Martin, un Compagnon tailleur de pierre, témoigne de sa participation comme chef de chantier à la rénovation du monastère fortifié de Saint-Thaddée[1], ainsi que de ses échanges avec les ouvriers locaux kurdes qui l’accompagnent alors :

Mont Ararat

« Pour réparer les deux églises, les dépendances et les remparts, j’avais besoin d’une assez grande quantité de pierres. Or, dans cette région au relief tourmenté où tout semble avoir été broyé, cassé, réduit en miettes, on trouve très peu de roche se prêtant à la taille de pierre. Aussi, je me mis bientôt à la recherche des carrières ayant servi à la construction du monastère et des deux églises. La carrière de pierre blanche ne fut pas très difficile à localiser. Les gens de Kerech-Boulagh, un village situé à une vingtaine de kilomètres de la Kara-Klissa, se souvenaient qu’autrefois les Arméniens étaient venus chercher des pierres dans la région, pour construire la “Klissa”. Et en effet j’ai retrouvé non loin de là une carrière abandonnée. C’était un gisement de calcaire demi-dur, d’un beau blanc crème. Cette pierre, beaucoup plus dense que le tuf volcanique que l’on trouve en abondance dans les montagnes aux alentours de la Kara-Klissa, s’imbibe d’eau assez facilement et, de ce fait, craint la neige et le gel. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles on ne l’a pas beaucoup utilisée dans la construction de l’Église Noire qui, elle, a résisté pendant des siècles aux intempéries. 

Mes ouvriers kurdes n’arrivèrent jamais à croire que cette pierre calcaire était le résultat de dépôts accumulés au fond de la mer pendant des millénaires. Selon eux, toutes les pierres avaient été créées un jour, par Allah. Pour tenter de les convaincre, je me mis à rechercher des petits coquillages et des mollusques incrustés dans le calcaire et je les leur montrai. La première fois, ce fut pour eux un ébahissement total suivi d’un brin d’incrédulité, mais dans l’ensemble ils restèrent sceptiques ; aussi sceptiques que lorsque je leur disais que la pierre noire, à l’origine, avait jailli sous forme d’un liquide brûlant du centre de la Terre. »[2]    

Ce court récit porte attention à la question des origines. D’abord sur la provenance des pierres du monastère à partir de leurs lieux d’extractions initiaux : cette localisation des carrières permettra une rénovation efficace et pérenne du site de Saint-Thaddée. Mais ensuite et surtout, sur deux conceptions du monde qui sont (radicalement ?) différentes. La première, celle de Jean Martin, trouve sa source et son influence dans la géologie (avec l’idée sous-jacente de roche d’origine sédimentaire et de roche d’origine magmatique),[3]et par une facilité – sûrement durement acquise par ce Compagnon – à “lire les pierres”, à les décrypter sous un certain angle. La seconde prend ses racines dans la conception culturelle et religieuse du monde musulman, avec un temps des origines où la main de Dieu créa finalement toutes choses. Quand Jean Martin explique tout naturellement (pour lui) que « pour tenter de les convaincre, je me mis à rechercher des petits coquillages et des mollusques incrustés dans le calcaire et je les leur montrai » (ibidem, p. 143), ça lui semble tout à fait évident (à lui), et pourtant rien ne l’est moins… 

Pierre Noire de la Mosquée de la Mecque, Arabie saoudite

Au XVIIe siècle : de la génération spontanée des pierres

Le problème de la présence de coquillages au cœur même de la pierre n’est pas neuf, il interrogeait déjà l’Antiquité (en l’occurrence le grand Aristote et les présocratiques bien avant lui), qui se posait déjà la question de savoir pourquoi on retrouve des coquilles de mollusques en plein cœur des montagnes, si loin de la mer. Pour être au plus proche de ce problème, non quand il semble indiscutable de vérité, comme une évidence pour Jean Martin (ou pour les collégiens français en classe de cinquième, par exemple, en cette aube du XXIesiècle), mais plutôt lorsqu’il pose question, il faut se replacer en plein cœur du XVIIesiècle européen et chrétien. La réponse à cette question par la Royal Society de Londres (à savoir : pourquoi on retrouve des coquillages ou des apparences de coquillages dans les montagnes ?), en 1663, est fort simple :

« Nous avons excellemment discuté de la pétrification » explique Robert Hooke à Robert Boyle dans un compte-rendu de séance : « On donna plusieurs exemples de croissance des pierres : certaines qui avaient crû à l’intérieur de flacons de verre, d’autres dans un pré, ou encore sur une allée tapissée de graviers. On évoqua le cas d’un caillou que l’on avait glissé par le goulot d’un flacon dont il devint impossible, au bout d’un certain temps, de le faire sortir. Puis on fit état d’un champ qui se couvrait de pierres tous les trois ans, le fait ayant été confirmé à de multiples occasions. Après quoi, il fut prouvé que les graviers d’une allée, qui avaient été préalablement tamisés, avaient grossi : au bout d’un certain temps, il se trouva une profusion de cailloux trop gros pour repasser à travers le tamis. Il fut ensuite question de la production de calculs, ou de concrétions lapidaires dans les organismes animaux et l’on cita un grand nombre de cas fort curieux de pierres qui avaient été trouvées en différentes parties du corps humain. M. Pelle et quelques autres rapportèrent avoir lu quelque part des observations sur le cas d’un patient dont on avait retiré des concrétions d’un poids dépassant celui de l’homme lui-même. »[4]

Les pierres ont la capacité de croître, elles suivent un processus de génération spontanée et prennent des formes toujours plus étranges, comme l’explique encore Robert Hooke dans la suite de ce compte-rendu : « Mr Palmer a rapporté le cas d’un médecin français (dont le nom m’échappe à présent) qui, ayant accosté malade à Douvres et ayant pris un clystère [un lavement], a évacué une incroyable quantité de coquilles de toutes tailles. La véracité des faits a été confirmée par de nombreux membres de la Royal Society, soit parce qu’ils en avaient entendu des témoignages très convaincants, soit, pour certains, parce qu’ils avaient eux-mêmes vu ces coquilles. Le Docteur Charlton ajouta qu’ils avaient passé un bon moment en mer, et n’avaient pris que du fromage (fait du lait de ces chèvres qui paissent sur les collines de Bononia, où ces coquillages pullulent), et du brandy » (ibidem, p. 180).

En résumé, si les coquillages pullulent au cœur de certaines montagnes ou des corps, c’est que ce ne sont tout simplement pas des coquillages mais des pierres, et même si ces dernières prennent parfois des allures bien étranges (de coquillages), elles croissent surtout comme tout bon caillou qui se respecte, que ce soit sur les hauteurs des monts ou dans les interstices des corps.[5]Après tout, les cabinets de curiosités de l’époque sont plein de ces étranges figures que l’on appelle des fossiles(on nommait fossile tout un amas et un fatras de choses plus disparates les unes que les autres).[6]  Mais déjà le ver était dans la pomme, et très vite d’autres conceptions commencèrent à voir le jour et de grandes controverses pointaient le bout de leur nez… suite au prochain épisode !


[1]Forteresse rectangulaire dont une première église semble avoir été érigée vers 301 après J.-C., ensemble d’origine arménienne, comprenant à l’heure actuelle deux églises (l’“Église Noire” et l’“Église Blanche”; la seconde étant une construction plus récente [1811]), des remparts, deux tours d’angles, des dépendances… Le Ministère iranien du Patrimoine culturel et du Tourisme a récemment présenté un nouveau dossier (en 2007 semble-t-il) pour l’inscription de ce site au Patrimoine mondial de l’UNESCO (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organization), comme édifice remarquable.  

[2]Alexandre Grigoriantz, Jean MartinMémoires d’un Compagnon tailleur de pierres, préface de Laurent Bastard, Paris, Éditions Dervy, 2002, pp. 142-143. Ce livre a été écrit “à deux mains” avec Jean Martin, Compagnon Passant tailleur de pierre du Devoir, dit la Fraternité d’Orléans. C’est, à mon sens, un texte biographique fondamental, il se constitue comme une parfaite introduction à une réflexion sur la taille de pierre sous ses différents aspects (maçonnerie, travail en carrière, architecture, patrimoine, symbolique, etc.), ainsi que sur la vie et les vécus compagnonniques, enfin comme le récit d’une aventure humaine en confrontation constante avec la pierre.   

[3]Je retrouve cette tripartition sous-jacente, un classique de la géologie, plus de trente années plus tard, dans la bouche d’un architecte-urbaniste, comme une “évidence”, le 21 novembre 2006. Je viens alors de lui demander, dans le cadre d’un entretien semi-directif, s’il pouvait me donner une définition en architecte, de la pierre, voilà sa réponse : « Ben, la pierre c’est un matériau qui en général est un agrégat de substances, qui sont agglomérées, euh… pour constituer des masses solides, et qui sont de différentes duretés, mais bon, que les hommes ont réussi à domestiquer, puisqu’ils ont trouvé des outils pour pouvoir les tailler. Et donc sous le vocable de pierre on trouve évidemment toute l’histoire de la Terre en fait, puisqu’on retrouve des pierres qui ont constitué la calotte terrestre [roches d’origines métamorphiques ?], celles qui ont rejailli du fond des volcans [roches magmatiques ?], et puis celles qui se sont sédimentées dans les fonds de vallées [roches d’origines sédimentaires ?]. Eh bien avec tout ça, on a un ensemble de matériaux qui sous différentes formes, constitue la substance de la calotte terrestre » (entretien avec un architecte-urbaniste [et une architecte collaboratrice], rencontre du mardi 21 novembre 2006, village de Vendémian [Hérault, Languedoc-Roussillon, France]).    

[4]Voir la retranscription d’une partie de ce compte-rendu dans Alan Cutler, La montagne et le coquillageComment Nicolas Sténon a remis en cause la Bible et créé les sciences de la terre, traduction de l’anglais par Stéphane Carn, Paris, Éditions Jean-Claude Lattés, 2006 (édition originale en anglais 2003, The Seashell on the Mountaintop), pp. 179-180.   

[5]Ce motif des pierres qui croissent est vraiment ancien et commun – avec des sens et des visions du monde différents –, à plusieurs “aires culturelles”. On le trouve par ex. en Égypte ancienne : « D’après les documents [en fait pour la plupart des extraits de textes plutôt d’époque tardive, 712-332 av. J.-C. environ], les dieux suscitent l’apparition des minéraux, les font croître, prospérer au sein des entrailles de la terre, en assurent la garde, comme le montrent quelques épithètes divines » (voir Sydney Aufrère, L’univers minéral dans la pensée égyptienneTome 1 : L’influence du désert et des minéraux sur la mentalité des anciens Égyptiens, Le Caire, Institut Français d’Archéologie Orientale, 1991, p. 309. Thèse d’état en archéologie présentée à Lyon le 15 janvier 1988, sous la direction de Monsieur le Professeur Jean-Claude Goyon). Il en va de même au niveau des dieux eux-mêmes, dans un hymne à Amon-Rê, par exemple, qui présente le dieu ayant atteint l’âge mûr, identifié au cosmos : « Ses os sont d’argent, sa chair d’électrum[alliage d’or et d’argent], sa coiffure en lapis-lazuli véritable » (ibidem, p. 311). Voir également pour d’autres exemples et d’autres lieux, avec cette idée de maturation et de croissances des minéraux / minerais et des métaux dans la pensée religieuse : Mircea Eliade, Forgerons et alchimistes, Paris, Champs / Flammarion, coll. « Idées et recherches », 1977, par exemple pp. 7, 33-34, 36 (en Inde), 37-39, etc. Également depuis Pline L’Ancien (Histoire naturelleop. cit., p. 93) jusque dans le Moyen Âge chrétien, avec l’idée que les pierres les plus fines (les marbres, les pierres précieuses…) poussent dans les régions les plus chaudes. Comme l’explique l’historienne Christiane Klapisch-Zuber, « une telle conception n’est peut-être pas étrangère au désir de tant de constructeurs du Moyen Âge d’aller chercher très loin, à Rome, à Byzance, en Palestine ou en Égypte, les “marbres” qu’ils auraient pu bien souvent se procurer dans des contrées plus proches » (C. Klapisch-Zuber, Les maîtres du marbreCarrare 1300-1600, Paris, École Pratique des Hautes Études, 1969, p. 17). Sans doute trouve-t-on cette idée d’une “maturation” (zeitigung) des minéraux (et de tout ce qui se trouve sous le ciel) – sous un angle tout à fait particulier – avec un auteur comme Paracelse (1493-1541) : voir à ce sujet Lucien Braun, « L’idée de Zeitigungchez Paracelse » in Lambros Couloubaritsis, Jean-Jacques Wunenburger (sous la direction de), Les Figures du temps, Strasbourg (France), Presses Universitaires de Strasbourg, 1997, p. 174. Enfin pour le folklore français du XIXe, par ex., avec ce même motif de pierres qui poussent, voir Paul Sébillot, Les monuments, Paris, Éditions Imago, coll. « Folklore de France », 1985 (édition originale 1904-1906), pp. 35-36 (par exemple) : « Lorsque le bon Dieu planta le peulvan que l’on voit près de Pontivy, il n’avait qu’une taille ordinaire ; il a bien augmenté depuis, comme le prouve sa masse actuelle, et dans deux cents ans, il sera d’un tiers plus gros qu’à présent. » La liste n’est absolument pas exhaustive… 

[6]L’un des ultimes défenseurs de cette cause, Voltaire lui-même, au XVIIIe en France, n’écrira-t-il pas dans la même veine (d’une génération spontanée des pierres) : « Je doute encore que votre falun [il s’inscrit ici contre René Réaumur, qui avait analysé en 1720 les faluns de la région de Tours (France) dans ses Remarques sur les coquilles fossiles de quelques cantons de la Touraine, et sur les utilités qu’on en tire. Le falun étant une roche mal consolidée, riche en débris coquilliers] soit un lit de coquilles de mer, écrit-il dans L’homme aux quarante écus. Il se pourrait bien que ce ne fût qu’une mine de petites pierres calcaires qui prennent aisément la forme de fragments de coquilles, comme il y a des pierres qui sont figurées en langues, et qui ne sont point des langues ; en étoiles, et qui ne sont point des astres ; en serpents roulés sur eux-mêmes, et qui ne sont point des serpents ; en parties naturelles du beau sexe, et qui ne sont point pourtant les dépouilles des dames. On voit des dendrites, des pierres figurées, qui représentent des arbres et des maisons, sans que jamais ces petites pierres aient été des maisons ni des chênes » (cité in Alan Cutler, La montagne et…op. cit., pp. 260-261).

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